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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/18

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Rien ne se reproduit exactement en ce monde, je le sais, et il n’y a pas de modèle qui puisse être complètement imité. Entre la situation d’infériorité et de faiblesse à laquelle nos malheurs nous condamnaient et celle qu’un revers momentané avait imposée à la Russie, de notables différences subsistaient qui, tout en nous commandant peut-être plus impérieusement encore la même réserve, la rendaient en même temps plus difficile à observer. C’était aux efforts combinés de deux puissances alliées, la France et l’Angleterre, que la Russie avait dû céder ; le but atteint, l’alliance avait naturellement pris fin et l’union plus sentimentale qu’intéressée qui y avait donné lieu s’étant promptement dissoute, il n’y avait aucune menace de la voir renaître. Si la veille avait coûté cher, si le jour était difficile à passer, il n’y avait du moins aucune crainte nouvelle pour le lendemain. La position matérielle de la Russie lui laissait d’ailleurs, dans le choix et dans l’usage de ses relations, une indépendance qui lui rendait aisément praticable une politique d’abstention. Reculée à l’une des extrémités de l’Europe, étendant plus d’une moitié de son vaste empire sur des régions où nulle autorité que la sienne, j’ai presque dit nul regard, ne pouvait pénétrer, elle était libre de se consacrer tout entière à en peupler les solitudes, à en féconder les richesses, à en policer les populations encore à demi sauvages, sans que dans cette tâche suffisante pour occuper l’activité et faire la renommée de plus d’un souverain, elle ne fût ni gênée, ni contrôlée par personne. Dans ces profondeurs mystérieuses où nul bruit du dehors ne venait la troubler, le recueillement lui était facile. En Europe, avec son voisinage immédiat, ses points de contact n’étaient pas assez nombreux pour rendre l’intimité et même la fréquence des rapports nécessaires. Et si elle avait tenu jusque-là à faire entendre sa voix dans toutes les questions d’ordre général, même celles qui ne la touchaient pas directement, c’était une prétention assurément très légitime mais dont elle pouvait momentanément se départir sans que cette renonciation temporaire entraînât le sacrifice d’aucun de ses droits ni de ses intérêts essentiels.

Nous étions loin d’avoir la même liberté, il ne nous était pas donné de jouir de la même aisance dans nos mouvemens, ni de trouver le même calme dans la retraite. En face de nous, et en armes sur toute la ligne de notre frontière nouvelle, se dressait une puissance unique et formidable, aussi hostile après la paix que pendant le combat, nous tenant en surveillance sous l’œil constamment ouvert de la haine et du génie, et avec qui nous avions, à propos de tout et à toute heure, des différends à régler et des contestations à débattre. Délimitation de frontière, rapports