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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/15

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menace, et l’entrée sur notre sol est rapprochée de plusieurs journées de marche pour l’ennemi dont une première rencontre heureuse peut faire un envahisseur. Aucun obstacle ne se dresse plus alors devant lui que des constructions faites de main d’homme, élevées et entretenues à des frais énormes, et dont, quel que soit l’art des ingénieurs, la moindre découverte de la science mécanique ou balistique peut rendre la précaution vaine. La perte de nos deux provinces n’est donc point un de ces sacrifices d’orgueil ou de sentiment dont, après quelques paroles d’oraison funèbre, on puisse se consoler ou se distraire : c’est une infirmité calculée d’avance par nos vainqueurs, parfaitement connue de tous nos rivaux et destinée à affaiblir, même en temps de paix et dans les relations ordinaires, toute notre action politique. C’est aussi un danger, qui, pouvant éclater à toute heure, exige un déploiement très onéreux de forces militaires constamment tenues sur pied. La mutilation que nous avons subie condamne à une tension extrême les muscles des membres qu’on nous a laissés.

Malgré ces perspectives douloureuses, impossibles malheureusement à contester, une consolation nous restait, c’est qu’il y aurait eu vraiment un excès de crédulité à accepter, comme des arrêts irrévocables de la destinée, une de ces combinaisons artificielles de la politique dont la fortune aime souvent à se jouer le lendemain même du jour où elle les a dictées. Il suffisait d’avoir présens à la mémoire les faits de l’histoire la plus récente, et de mettre en regard les diverses cartes d’Europe dressées aux époques les plus rapprochées l’une de l’autre, pour constater à quelle mobilité est sujette la division de ces territoires que tant d’ambitions se disputent. Que de remaniemens opérés, dans le cours même de ce siècle, au gré de passions et d’intérêts à la fois complexes et changeans ! Que restait-il déjà en 1814 de l’Europe de 1801 ? et l’Europe de 1814 elle-même, qu’était-elle devenue en 1848 ? Quel a été le sort du pacte solennel par lequel les vainqueurs de Napoléon, après s’être partagé à Vienne hommes et provinces au gré de leur convenance, s’étaient mutuellement garanti le lot que chacun s’adjugeait ? Avant qu’une vie d’homme fût accomplie, quelques-unes des clauses essentielles du contrat étaient effacées, et la constitution des unités italienne et allemande venait d’en déchirer les derniers lambeaux. Ces souvenirs n’avaient rien qui dût décourager ceux que le présent maltraitait de tourner leurs yeux vers l’avenir. Il y avait d’ailleurs, dans la contrainte imposée au vœu populaire, par les détenteurs de nos provinces conquises, une telle violence faite à la nature, qu’il était permis de croire qu’à la moindre secousse le ressort trop