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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/149

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disposition pour que Slatin lui fût vraiment utile. Mais il éprouvait de la fierté à sentir à ses côtés, en humble posture, l’ancien fonctionnaire égyptien, l’ancien gouverneur du Darfour, auquel naguère obéissait sa propre tribu des Taacha. Par sa simple présence, Slatin faisait éclater aux yeux de tous la puissance d’Abdullah : de même qu’aux temps antiques les chefs captifs qui suivaient, derrière son char, l’Imperator triomphant, témoignaient publiquement de sa victoire.

Débauché, hypocrite, cruel, vaniteux, voilà sous quels traits peu flatteurs le calife Abdullah nous est représenté par son biographe. Nous comprenons l’état d’esprit de Slatin. Pendant onze années, il est resté sous l’étreinte d’Abdullah. Par son caprice, cet Européen civilisé est revenu à la vie barbare, a été tenu loin des siens, loin de tout ce qu’il aimait, loin de tout ce qui l’aimait. Il a dû subir les traits de sa froide ironie, ses silences hostiles, ses regards haineux, et demeurer impassible. Il lui a fallu formuler des complimens qui lui écorchaient les lèvres. Ses pieds ont été enchaînés et son cou a été torturé dans un carcan. Par ce calife maudit, il a souffert dans sa chair et dans sa dignité d’homme. Que dis-je ? Des disgrâces soudaines lui prouvaient qu’auprès d’un tel maître, nul n’était sûr du lendemain. Il a senti sous son menton le frôlement de la corde et sur sa nuque le tranchant du glaive. La haine de Slatin s’explique donc d’elle-même. Toutefois nous serions bien davantage tentés de partager son animosité, si nous ne savions pas que le gouvernement anglais est intéressé à ce que, par le monde, on se représente le calife Abdullah comme un très méchant homme.

Cependant même dans le ciel le plus chargé de nuages, un coin bleu apparaît parfois ; il est rare que l’on ne découvre pas quelque trace de bons sentimens dans l’homme le plus mauvais. Ainsi le calife Abdullah, ce tyran sans miséricorde, a un vif amour de la famille. Il a mis toute sa confiance dans son frère Yacoub, qui a repris le rôle que lui-même tint naguère auprès du Mahdi. Il chérit ses enfans. Quand il maria Etman, son fils aîné, il viola par affection paternelle l’une des prescriptions somptuaires à laquelle le Mahdi était le plus attaché. Ce puritain consentait qu’il y eût des mariages, mais interdisait les noces et les festins. Abdullah passa outre, et pendant huit jours on fit bombance dans Omdurman.

Abdullah aime les siens, non seulement en chef de famille, mais encore en politique. C’est qu’il a cette ambition commune à tous les parvenus de créer quelque chose de durable. Il veut fonder une dynastie.