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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/142

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qui naguère, en 1889, au Champ-de-Mars, conquirent la faveur du public, mais un pauvre bourriquet malingre et blessé, tout juste en état de porter une outre et un panier. Abdullah était obligé, pour vivre, de recourir à la charité publique. Or il était très mal vu des populations dont il traversait le pays. A la coupe caractéristique de sa grande chemise de coton, à son accent de terroir, on le reconnaissait aisément pour un homme de l’Ouest. La vieille haine des riverains du Nil pour les gens du Darfour était justement à cette époque plus vigoureuse que jamais, ceux d’entre eux qui allaient commercer au Bahr-el-Ghasal ayant été victimes de vols répétés de la part des Arabes nomades et particulièrement des Taacha. Abdullah subissait leurs représailles.

Cependant, en dépit des quolibets et des railleries, secouru par quelques personnes charitables, il finit par arriver à Musselemie. Mohammed Ahmed consentit à le recevoir au nombre de ses fidèles. Il recueillit son serment d’éternelle soumission, le mit en rapport avec Ali, l’un de ses disciples, leur recommanda de vivre dans une intimité fraternelle, puis parut complètement le négliger. Après un mois de séjour à Musselemie, la troupe entière revint à File d’Abba. Abdullah souffrait cruellement de la dysenterie. Mais son compagnon le soignait, partageait avec lui le peu de grain qu’il possédait, et allait au Nil puiser de l’eau. Un jour Ali ne revint pas. Un crocodile avait emporté l’unique ami d’Abdullah, qui, désormais, se trouvait seul au monde.

Il gisait donc abandonné, sur une misérable natte, dans une pauvre hutte, quand la nuit quelqu’un entra et s’approcha. C’était Mohammed Ahmed en personne, celui qui bientôt allait se proclamer le Mahdi. En dépit de son indifférence feinte, il n’avait pas oublié son nouveau disciple. Il tendit à Abdullah une écuelle renfermant le breuvage composé d’eau, de farine, de beurre, et nommé au Soudan médida. Il lui dit : « Bois, et tu guériras. » A ce moment, Abdullah se sentit plus fort. « Et pourquoi s’étonner de ma guérison, concluait-il en racontant cette scène à Slatin bien des années après, n’était-ce pas le Mahdi qui avait parlé en ces termes, celui qui jamais ne ment et dont toute parole est vérité ? »

Cette date fut capitale dans la vie d’Abdullah. Le Mahdi en fit dorénavant son confident intime. Il lui révélait ses ambitions, et ses espoirs, lui répétait qu’il était le Mahdi élu par Dieu, et investi de sa mission par le Prophète, exaltait sa ferveur, et lui faisait partager cette absolue confiance dans le triomphe, qui fut sa plus grande force. Aussi, quand les circonstances l’obligèrent à passer d’une existence purement contemplative à l’action, à