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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/141

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et tentons d’exposer les origines de ce personnage, son caractère et ses principaux actes politiques.


I

Abdullah est un Arabe nomade. Il appartient à la tribu des Taacha, dont les terrains de parcours s’étendent du Darfour au Ouadaï. Son père, Mohammed, n’était pas un simple pasteur de troupeaux. Il jouissait parmi ses compatriotes d’une certaine considération. Il passait pour quelque peu sorcier et possédait, croyait-on, des formules magiques capables de rendre la santé aux malades, et la raison aux démens. Il avait aussi quelques notions de théologie et enseignait le Koran à la jeunesse. Abdullah ne fit pas honneur aux leçons de son père. Il avait beau répéter indéfiniment les versets en se balançant d’avant en arrière, selon la singulière méthode pédagogique que tous les voyageurs ont pu voir en usage au Caire sous les arceaux de la mosquée d’El Azhar, c’est à peine si sa mémoire rebelle réussissait à retenir quelques bribes du texte sacré.

Vers 1873, Mohammed résolut d’accomplir un pèlerinage à la Mecque. Il partit du Darfour avec toute sa smala, ses femmes, sa fille et ses quatre fils.

Les Orientaux en voyage ne connaissent ni notre hâte, ni nos impatiences. Ils se déplacent si lentement que parfois, à l’arrivée, l’adolescent s’est transformé en un homme fait, celui-ci en un vieillard, que parfois aussi la mort surprend le voyageur sur la route. Tel fut le cas du père d’Abdullah. Il avançait par petites étapes, s’attardant ici et là, quand dans un village du Kordofan oriental la maladie le prit et l’emporta. Il avait donné le conseil à son fils de faire une retraite chez quelque pieux personnage avant d’atteindre la Mecque, et ainsi détermina involontairement tout son avenir. A cette époque-là en effet, on parlait beaucoup d’un certain derviche, nommé Mohammed Ahmed, on vantait ses prédications et on admirait l’austérité de sa vie. Abdullah résolut de se rendre auprès de lui, non dans l’île d’Abba, sa résidence habituelle, mais bien plus loin dans l’est, à Musselemie, sur le Nil bleu, où Mohammed Ahmed, accomplissant un pieux devoir, édifiait un tombeau à l’un de ses maîtres.

Ce fut pour Abdullah un voyage très pénible. A pied, il lui fallut du Kordofan atteindre le Nil blanc, puis traverser cette large presqu’île que les deux Nils limitent avant de s’unir à Khartoum, et qu’on nomme la Gézireh de Sennar. L’âne, qu’il possédait pour toute fortune, n’était pas un de ces beaux ânes blancs d’Egypte,