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Ce ne sont pas les héroïnes de l’Aster jaune ou de Dissonances qui ont inventé de faire reposer sur la passion un acte aussi sérieux que la fondation d’un foyer et d’une famille ; ce sont ceux qui ont infusé à notre âge l’horreur d’une discipline quelconque, les représentans au milieu de nous de l’esprit de révolte, précieux ferment et redoutable gangrène du monde : ce sont les romantiques, fils du grand et malfaisant Jean-Jacques. L’homme a donné l’exemple, la femme a suivi ; et je ne vois pas de quel droit l’homme lui en fait à présent un reproche. Il a tant parlé, et en termes parfois si éloquens, des devoirs de l’individu envers lui-même, du respect que nous devons à tous nos sentimens, à la seule condition qu’ils soient sincères, du « crime » de subordonner notre « développement » à n’importe quoi, qu’il aurait mauvaise grâce à se plaindre d’avoir fait dans l’autre sexe des recrues qui le gênent parfois et l’ennuient. La femme trouve très bon d’imiter son guide ordinaire. Elle secoue aussi ce qui entraverait l’expansion de sa personnalité. Elle poursuit aussi son « développement », refuse aussi d’aliéner sa liberté au profit de prétendus devoirs. Que ce soit pour son bonheur, c’est une autre question ; je dis seulement qu’à force de respirer le même air, il était difficile qu’elle ne subît pas la contagion, et qu’elle est en tout ceci la victime, l’homme étant le vrai coupable, avec son acharnement à détruire tous les freins.

Les romantiques se trouvent ainsi avoir travaillé à anéantir l’une des plus hautes créations de l’humanité : le mariage chrétien. Oh ! ils ne l’ont pas fait par perversité ; leur âme était généreuse, si leur esprit était faux. Mais ils l’ont fait. Tout ce que des siècles de civilisation et de christianisme avaient introduit de dignité dans le mariage, tout l’effort accompli pour rendre la maternité sacrée, pour effacer les animalités devant des fins désintéressées et des devoirs supérieurs, ils l’ont sacrifié de gaieté de cœur à un idéal de petite bourgeoise romanesque. Le progrès qu’ils proposaient à nos ambitions consistait à remplacer l’union de deux consciences par l’union de deux passions, avec l’instabilité que nécessite un pareil arrangement. Autant vivre sur une poudrière ; mais ce n’était pas pour déplaire aux romantiques, et il est certain que le mariage chrétien ne pouvait pas s’accorder avec leur horreur de la discipline, puisqu’il est avant tout un joug moral. C’est même sa gloire, ce qui en fait le seul contrat digne d’un être moral, appelé à l’honneur de dompter en soi la nature.

Tous les peuples qui l’ont revêtu de noblesse l’ont compris ainsi, à commencer par les vieux Romains des premiers siècles de la république, qui s’étaient fait de l’union conjugale une