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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/129

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instinctive ; Agnès vieillissante lui a certainement fait payer la peur qui la gagnait au souvenir des péchés commis jadis pour l’amour de lui. On n’ose plus à présent tenir le langage d’Arnolphe, les uns de crainte du ridicule, les autres par fausse sensibilité, révolte de leurs nerfs à la pensée des supplices physiques. Il n’y a qu’un homme (parmi les laïques, s’entend) qui ait osé dans ces derniers temps paraphraser le discours d’Arnolphe en affirmant l’existence et la nécessité des peines éternelles : c’est M. Gladstone, dans un article tout récent [1], où il déclare qu’il croit à un Diable personnel, sans cesse occupé à nous induire à mal, et que la crainte de l’enfer est le commencement de la vertu. Je ne sais ce qu’en a pensé l’Angleterre en général, mais M. Gladstone peut compter sur le suffrage de Sue.

Celle-ci le fit comme elle l’avait dit et redevint Mme Phillotson. Arabelle convia Jude hébété à une tournée de cabarets, et ne le laissa dégriser ; que lorsqu’ils eurent à leur tour repassé par l’église. Le vieux mariage triomphait, sauf que le pauvre Jude ne pouvait prendre son parti de tout ce qui lui était arrivé. Il se consumait de chagrin, et bénit une maladie qui vint le délivrer d’un monde inintelligible. Avant de mourir, il voulut pourtant essayer une dernière fois de comprendre. Il se traîna au village où demeuraient les Phillotson, et fit dire à Sue que quelqu’un l’attendait à l’église pour lui parler. Elle poussa une exclamation en l’apercevant, et se retourna vivement pour sortir.

« — Ne vous en allez pas ! fit-il d’un ton suppliant. Ne vous en allez pas. C’est pour la dernière fois !… Je ne reviendrai jamais. Ne soyez donc pas sans pitié. Sue, Sue ! Nous agissons d’après la lettre, et la lettre tue !

« — Je resterai ; je ne veux pas être cruelle ! dit-elle ; et ses lèvres se mirent à trembler, ses larmes à couler, quand elle lui permit de se rapprocher. — Mais pourquoi êtes-vous venu, pourquoi avoir fait cette chose mal, après avoir si bien agi ?

« — En quoi ai-je bien agi ?

« — En vous remariant avec Arabelle. C’était dans le journal. A dire vrai, Jude, elle n’avait pas cessé de vous appartenir. C’est pourquoi vous avez si bien agi,… oh ! si bien !… en le reconnaissant et la reprenant.

« — Dieu du ciel ! Et c’est pour entendre cela que je suis venu ? S’il y a eu dans ma vie quelque chose d’immoral, de dégradant, de contre nature, c’est ce honteux contrat avec Arabelle que vous appelez avoir bien agi ! Et vous aussi, vous vous dites la femme de Phillotson, sa femme ! Vous êtes la mienne.

  1. The future life and the condition of man therein (North American Review avril 1896.)