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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/128

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emportement : « Mais vous êtes ma femme ! Oui, vous l’êtes, et vous le savez… je vous aimais, vous m’aimiez, nous nous sommes mis ensemble ; et cela constitua le mariage. Nous nous aimons encore, vous aussi bien que moi — je le sais. Par conséquent, notre mariage subsiste.

« — Oui, je sais comment vous envisagez les choses, dit-elle avec un détachement désespérant. Mais je vais me remarier avec lui, comme vous diriez. Strictement parlant, vous devriez, — Jude, mettez que ce n’est pas moi qui le dis, — vous devriez reprendre Arabelle.

« — Je devrais ? Bonté du ciel ! — et ensuite ? Et si je vous avais épousée légalement, comme nous avons été sur le point de le faire, comment cela se passerait-il ?

« — Je penserais exactement de même que notre mariage n’en est pas un. Et je retournerais avec Richard, s’il me le demandait, sans repasser par le sacrement. Mais le monde et ses voies méritent quelque considération, à ce que je suppose ; aussi, je consens à une répétition de la cérémonie. — Ne m’écrasez pas de vos railleries et de vos raisonnemens, je vous en supplie ! Autrefois j’étais la plus forte, je le sais, et j’ai peut-être été cruelle à votre égard. Rendez-moi le bien pour le mal, Jude ! Je suis maintenant la plus faible. Ne vous vengez pas, soyez bon. Oh ! soyez bon pour moi, pauvre femme coupable qui s’efforce de s’amender.

« Il secoua la tête avec désespoir, les yeux pleins de larmes. Le coup que lui avait porté la perte de ses enfans semblait avoir détruit chez elle la faculté du raisonnement. Son jugement, jadis si clair, s’était obscurci. — Faux, faux, tout cela est faux ! fit-il d’une voix sourde. Erreur ! Perversité ! Vous me mettez hors de moi ! Vous souciez-vous de lui ? L’aimez-vous ? Vous savez bien que non ! Ce serait de la prostitution par fanatisme, — oui, que Dieu me pardonne, — voilà ce que ce serait.

« — Je ne l’aime pas, il faut bien que je l’avoue avec un remords sans égal ! Mais j’essaierai d’apprendre à l’aimer en lui obéissant. »

En vain Jude discute et implore. Il n’a plus devant lui qu’une femme affolée par la terreur des « jugemens » d’en haut. Ah ! qu’Arnolphe avait raison de menacer Agnès

… des chaudières bouillantes
Où l’on plonge à jamais les femmes malvivantes.

Aucun argument ne vaut celui-là pour notre pauvre espèce humaine, et je suis persuadé qu’Horace, l’amoureux d’Agnès, l’a appris un jour à ses dépens de cette petite créature tout