Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/123

Cette page n’a pas encore été corrigée


reliures, les pages de Jérémie Taylor, Butler, Doddridge, Paley, Pusey, Newman, et autres. Mais la nuit était paisible, et, tout en retournant avec une fourche les lambeaux de papier noirci, le sentiment de ne plus être hypocrite vis-à-vis de lui-même apportait à son esprit un soulagement qui lui rendait le calme. Il pouvait continuer à croire comme auparavant, mais dans son for intérieur ; il ne possédait plus, il n’étalait plus ces appareils de foi dont on devait naturellement supposer que l’action s’exerçait tout d’abord sur leur propriétaire. Il n’était désormais, en aimant, qu’un pécheur ordinaire, et non un sépulcre blanchi. »

Richard Phillotson, l’époux de Sue, était aussi une âme pieuse et droite, craignant Dieu et respectant la loi morale de ses ancêtres. Il souffrait profondément de la répulsion qu’il inspirait à sa jeune femme, mais il ne s’irritait point contre elle, étant doux de cœur. La scène où la crise éclate fait penser à Ibsen. Un matin, pendant le déjeuner, Sue demande à brûle-pourpoint :

« — Richard, cela te fâcherait que je vive loin de toi ?

« — Loin de moi ?… Mais alors, pourquoi nous être mariés ? »

Elle lui avoue qu’elle l’a épousé par lâcheté, pour se tirer d’un mauvais pas, et répète sa question :

« — Veux-tu me laisser m’en aller ? Je sais combien ma demande est incorrecte…

« — Elle l’est, incorrecte.

« — Mais je la fais ! On devrait établir une classification des tempéramens et adapter à leur diversité les lois sur la famille. Certains caractères souffrent des règles qui sont bienfaisantes pour d’autres. Veux-tu me laisser partir ?

« — Mais nous sommes mariés…

« — A quoi sert de se préoccuper des lois et des rites, s’écria-t-elle avec explosion, lorsqu’ils font votre malheur et que l’on sait ne pas commettre de péché ?

« — Mais tu commets un péché en ne m’aimant pas.

« — Je t’aime bien ! mais je n’avais pas réfléchi que ce serait… Un homme et une femme vivant dans l’intimité, alors que l’un des deux sent comme je le fais, mais c’est un adultère, — il a beau être légal. Là, — le mot est lâché !… Richard, veux-tu me laisser partir ?

« — Tu me désoles avec ton insistance.

« — Pourquoi ne pourrions-nous pas nous entendre pour nous libérer mutuellement ? C’est nous qui avons formé le contrat, nous pouvons le rompre, — non pas légalement, bien entendu, mais moralement ; — d’autant que nous n’avons pas à tenir compte de l’intérêt des enfans, nous n’en avons pas. Nous pourrions alors être amis et nous voir sans que cela fasse de peine à l’un ni à