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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/121

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sans qu’on vous accuse d’être une voleuse, M Ces beaux argumens ont naturellement pour effet de confirmer la jeune radicale dans son opinion sur « l’invincible vulgarité » de l’institution qu’on nomme « le mariage légal » ; et il est de fait que l’expérience a mal tourné pour Jude. Son mariage avait été une erreur morale. Arabelle était si grossière, si vicieuse malgré ses grands principes, que son époux écœuré ne fit rien pour la retenir le jour où elle l’abandonna. Et c’est la première faillite de la vieille union conjugale dans le livre de Thomas Hardy.

Jude a une cousine, la jolie Sue (Suzette), qui représente l’esprit nouveau, en opposition à la fâcheuse Arabelle. C’est aussi une intellectuelle ayant réussi contre vents et marées à se donner de l’éducation, et c’est de plus une névrosée, mal équilibrée, fantasque, dénuée de logique et d’esprit de justice, toujours « à la chasse de la sensation nouvelle ». Sue a épousé par intérêt un vieux brave homme de maître d’école, qu’elle prend en dégoût le jour même. Elle confie ses déceptions à son cousin : « Je songeais que les moules sociaux dans lesquels la civilisation nous fait entrer n’ont pas plus de rapport avec notre véritable forme que les dessins représentant les constellations ne ressemblent à la réalité. J’ai l’air d’être Mme Richard Phillotson, laquelle vit paisiblement de la vie conjugale avec sa contre-partie du même nom. En réalité, je ne suis pas Mme Phillotson ; je suis une femme à passions dévoyées et à antipathies inexplicables, ballottée de côte et d’autre dans un isolement complet. »

Quelques jours plus tard, elle précise ses griefs contre le mariage : « Jude, est-ce mal, à un mari ou à une femme, de raconter à un tiers qu’ils sont malheureux ? Si la cérémonie nuptiale est un acte religieux, il se peut que ce soit mal ; mais si elle n’est qu’un contrat sordide, fondé sur des convenances matérielles, qu’un arrangement facilitant les questions d’installation, de ménage, d’impositions, les règlemens d’héritages pour lesquels il faut connaître le père des enfans, — il me semble qu’on a le droit de crier son chagrin sur les toits… Vous avez deviné ce que je voulais dire ? — J’ai de l’amitié pour M. Phillotson, — mais c’est une torture pour moi, — de vivre avec lui comme mari et femme !… Ce qui me supplicie, c’est d’avoir une dette à payer à cet homme, quelque bon qu’il soit ! — d’être engagée par contrat à sentir d’une certaine façon dans une chose dont l’essence même est la spontanéité !… Jude, je ne m’étais jamais bien rendu compte, avant de l’épouser, de ce que signifiait le mariage. C’est idiot ; je suis sans excuse. J’étais d’âge à savoir, et je me croyais beaucoup d’expérience. Je me suis précipitée tête baissée, à l’aveuglette, en imbécile que j’étais ! — On devrait pouvoir défaire ce qu’on a fait