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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/12

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moderne, aux luttes qu’elle peut avoir encore à soutenir. Le succès répond-il pleinement à leurs espérances patriotiques ? Ils ont cette confiance ; je ne vois aucune raison et je n’aurais aucun droit de mettre en doute leur assurance. Mais je puis peut-être, avec moins d’incompétence, étudier quel a été l’effet de la direction imprimée à notre politique extérieure pour rétablir la situation morale de la France si profondément atteinte par ses revers, et c’est là le seul point de vue où j’aie dessein de me placer.

Cette suite de vingt-cinq années auxquelles on peut justement appliquer la fameuse phrase de Tacite, grande mortalis ævi spatium peut être partagée en ce qui touche la politique étrangère, comme sous beaucoup d’autres rapports, en deux phases distinctes. J’ai été personnellement mêlé à l’une, soit par un très court passage au ministère des Affaires étrangères, soit par l’intimité de mes relations avec mon collègue et ami, M. Decazes, qui a géré ces hautes fonctions bien plus longtemps que moi, et a dû faire face à des circonstances plus difficiles. Dans l’autre, au contraire, l’opposition dont j’ai fait partie a cru devoir critiquer et combattre beaucoup des mesures prises par ceux qui nous ont succédé. On ne s’étonnera pas qu’entre des lignes de conduite différentes, je préfère celle dont j’ai pu le mieux me rendre compte. Je tâcherai cependant, en les caractérisant l’une et l’autre, de présenter les faits, sinon avec une pleine impartialité dont la meilleure intention ne peut répondre, du moins avec assez d’exactitude pour laisser au lecteur la pleine liberté de ses appréciations, dût-il en faire usage pour me contredire.


I

Une étude que j’ai été récemment appelé à faire, et dont j’ai mis les résultats sous les yeux du public, me dispensera peut-être de rappeler par quels incidens pénibles s’est ouverte la première des deux périodes dont je viens d’indiquer la distinction.

Le tableau que j’ai dû tracer de la mission du premier ambassadeur qui fut envoyé à Berlin après nos malheurs, M. le vicomte de Gontaut-Biron, a fait voir cet excellent serviteur de la France, placé sous la plus dure des pressions et aux prises, à toute heure, avec des exigences douloureuses qui ne pouvaient être détournées que par un rare mélange d’adresse et de sang-froid. L’Europe, encore étonnée de nos malheurs, s’inclinait tout entière devant notre vainqueur et nous laissait sans défense, avec nos armées dissoutes et notre territoire imparfaitement libéré, sous le poids de cette main toute-puissante. Convaincus d’ailleurs, ou feignant de l’être, que notre orgueil ne pouvait accepter, même un jour,