Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/115

Cette page n’a pas encore été corrigée


la malédiction agit, et nous sommes contentes ; nous nous ajustons à notre sphère comme le pied d’une Chinoise à son soulier : exactement comme si Dieu avait fait les deux ; et, cependant, il n’est pour rien ni dans l’un ni dans l’autre. Chez quelques-unes d’entre nous, le façonnage a été complet. Les parties dont nous ne devions pas avoir l’usage ont été complètement atrophiées et sont même tombées. Mais, chez d’autres, — et elles n’en sont pas moins à plaindre, — ces parties ont seulement été affaiblies, et subsistent. Nous portons les bandages, mais nos membres n’y adhèrent pas ; nous savons que nous sommes comprimées, et nous nous révoltons contre nos liens. »

La fillette qui tient ce langage se nomme Lyndall. Avec un courage qu’on ne saurait trop louer, parce qu’il faut toujours savoir où l’on va, Lyndall reconnaît que le mariage est inadmissible pour la femme émancipée, dont la liberté ne doit pas admettre de limites. Elle-même prend un amant et refuse de l’épouser : « Je ne le peux pas, lui dit-elle, parce que je ne peux pas être liée ; mais emmenez-moi, si vous voulez, et chargez-vous de moi. Quand nous ne nous aimerons plus, nous nous dirons « bonsoir ». Ainsi fut fait, et ce fut Lyndall qui dit « bonsoir », parce que son amant ne savait « appeler à l’activité » que la partie inférieure de « sa nature ». C’était pourtant un fort honnête homme. La sachant enceinte, il la supplia de revenir et de se laisser épouser ; mais elle lui écrivit : « Je ne peux pas vous épouser. Je veux voir et savoir ; je ne peux pas être liée à un homme que j’aime de la façon dont je vous aime. Je ne crains pas le monde, — j’accepte le combat avec le monde. »

Elle disait aussi : « Le mariage par amour est le plus beau symbole extérieur de l’union des âmes ; le mariage sans amour, le plus sale trafic qui déshonore le monde. »

Elle soutenait encore que les deux sexes doivent être égaux devant la morale comme devant la loi ou les carrières.

Il s’est déjà vendu près de cent mille exemplaires de l’Histoire d’une ferme africaine, et le succès n’en est pas épuisé. Ce livre audacieux est devenu l’évangile de la gauche féministe dans la Grande-Bretagne.

Ainsi, au même moment et aux deux bouts de la terre, un homme vieilli dans les luttes politiques et une jeune fille sans expérience déclaraient avec la même conviction que la condition de la femme, telle que l’ont faite le christianisme et notre état social, est inique et intolérable. Ils se rencontraient dans leurs revendications et donnaient également l’amour libre pour couronnement au programme de la « femme nouvelle ». Personne