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d’Allemagne, bien qu’il ait apporté aux Italiens malheureux un témoignage de sympathie beaucoup plus discret, aurait pu dans une certaine mesure produire un effet analogue si Guillaume II n’avait pas refusé de recevoir M. Crispi à Naples. Les journaux crispiniens n’en ont pas moins poussé des cris très belliqueux : mais le gouvernement ne s’en est pas ému. Il a même accentué sa note pacifique, et il s’est mis à parler de Kassala avec une sorte d’indifférence. Nous relevions déjà, il y a quinze jours, un discours dans lequel le duc de Sermoneta disait que les Italiens occupaient Kassala au compte des Anglais, entre les mains desquels ils auraient probablement à le remettre un jour, et nous exprimions dès lors des doutes sur leur résolution de s’y maintenir à tout prix. Depuis, les faits nous ont donné raison. Le colonel italien Stevani, chargé d’escorter un convoi à Kassala, où il réussit à le faire entrer, s’est mis à guerroyer autour de la place avec des chances diverses. Il a éprouvé des pertes que les dépêches officieuses ont qualifiées de sensibles et de douloureuses, et le général Baldissera lui a intimé l’ordre de se replier sur Agordat. On a appris le lendemain que les derviches avaient encore plus souffert que le colonel Stevani, qu’ils avaient levé le siège de Kassala, et qu’ils s’étaient retirés vers Osabri, en passant par Atbara, abandonnant leurs blessés, des mulets, et d’abondantes provisions de blé. Il y a, évidemment, quelque incertitude dans les nouvelles qui arrivent de ce point de l’Afrique : il semble bien que, du moins sur le premier moment, on se soit cru battu des deux côtés. Il y aurait plus que de la témérité à chercher à prévoir le dénouement de l’aventure. Si les Italiens veulent sérieusement se maintenir à Kassala, les moyens ne leur en manqueront pas ; mais la facilité avec laquelle ils se sont montrés disposés à évacuer la place est un symptôme très cligne d’attention, et un autre symptôme qui ne l’est pas moins, c’est la facilité encore plus grande avec laquelle on a cru tout de suite, en Angleterre, qu’elle était déjà abandonnée. Tous les journaux anglais, le Times en tête, ont annoncé que la garnison de Kassala avait suivi le colonel Stevani dans sa retraite, et que la ville était tombée entre les mains des derviches. Les journaux italiens ont retrouvé une demi-assurance après avoir reçu les dernières nouvelles. Ils disent maintenant qu’aucune décision n’est prise au sujet de Kassala : le général Baldissera reste libre de continuer l’occupation s’il la juge possible sans de trop grands efforts, ou d’y mettre fin s’il la juge dangereuse et onéreuse. La plus complète obscurité règne donc sur le sort qui attend Kassala, et les Italiens paraissent se soucier assez médiocrement de la dissiper. Mais alors, à quoi servira l’expédition anglaise sur Dongola ? Si la tranquillité règne sur la frontière égyptienne ; si les Italiens se désintéressent de plus en plus de Kassala ; s’ils sont sur le point de l’évacuer ; ou,