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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/958

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valait peut-être, elle le croyait du moins, attendre une autre occasion, choisir un autre terrain, pour se débarrasser de lui. Les radicaux et les socialistes ont habilement profité de ces dispositions. Il fallait voir l’ardeur patriotique des derniers ! C’était à ne plus les reconnaître. Ils poussaient des cris d’indignation contre les orateurs modérés qui, en attaquant le ministère, compromettaient, disaient-ils, la patrie elle-même. En vain leur rappelait-on que, dans tous les autres pays, les adversaires du gouvernement n’hésitaient pas à signaler ses défaillances, aussi bien dans la politique extérieure que dans la politique intérieure, ils ne voulaient rien entendre. Si cette comédie pouvait être prise au sérieux, il faudrait en conclure qu’un gouvernement a le droit, en France du moins, de commettre toutes les fautes au dehors sans qu’on ait celui de les critiquer, fût-ce même pour y mettre un terme. Étrange susceptibilité, qui ne s’était jamais manifestée d’une manière plus intolérante ! M. Goblet a couvert le ministère de toute la majesté de la France, alors que c’est la France qui aurait dû être couverte par la responsabilité du ministère. Cette interversion des rôles, à laquelle M. Bourgeois n’a pas manqué de se prêter avec beaucoup de complaisance, lui a d’ailleurs réussi. Toucher au gouvernement, toucher à M. Bourgeois, du moins en tant que ministre des affaires étrangères, c’était toucher au pays, et se livrer presque à un attentat contre sa sécurité. On comprend que le jeu parlementaire soit singulièrement gêné, sinon même empêché, dès qu’on y introduit obligatoirement le respect de fictions d’ailleurs aussi peu vraisemblables. Sans doute, il faut apporter une réserve plus grande dans la discussion des affaires étrangères, et aucun orateur n’a manqué à cette réserve ; mais elle ne suffit pas aux radicaux et aux socialistes ; c’est l’abstention de la Chambre qu’ils veulent, c’est la renonciation à son contrôle entre les mains d’un ministre. Il s’agit du drapeau, répétaient-ils ; tous les bons citoyens doivent se ranger sous ses plis sans regarder à la main qui le porte. En temps de guerre, oui, sans doute ; mais en temps de paix, et alors que nos intérêts sont mal servis, il convient de distinguer. C’est ce qu’ont pensé plus de 240 députés qui ont voté l’ordre du jour pur et simple, auquel une signification de défiance avait été nettement attachée. Le gouvernement a gardé une majorité d’environ 70 voix, ce qui est peu dans une question de ce genre, et ce qui est devenu moins encore lorsque, le lendemain, le Sénat a développé sa propre interpellation.

Pour parler plus exactement, le Sénat n’a pas développé son interpellation : cela était inutile après la discussion qu’il avait eue quelques jours auparavant. Il restait peu de chose à dire soit d’un côté, soit de l’autre ; il fallait seulement donner une conclusion à ce qui avait été dit. Au reste, M. le Président du Conseil a annoncé, dès le début, qu’il n’avait rien à ajouter à ses explications précédentes, et il a invité