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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/955

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précaution d’écrire également son discours, le Sénat avait rarement entendu quelque chose de plus embarrassé, de moins satisfaisant que ce morceau. A mesure que M. le Président du Conseil en donnait lecture, l’étonnement devenait plus manifeste, et l’accueil plus glacial. Mais le trait final a provoqué une surprise telle que l’assemblée, il faut bien le dire, en a éprouvé une sorte de saisissement : pendant quelques minutes, le trouble de ses idées a suspendu l’exercice de sa volonté. M. Bourgeois a déclaré qu’il avait besoin de l’adhésion de la haute assemblée pour continuer avec une autorité suffisante ses négociations avec les puissances. C’était la question de confiance posée devant le Sénat.

Celui-ci ne s’y attendait pas. Quelques semaines auparavant, à propos de la question Rempler-Le Poittevin, il avait mis le ministère en minorité, non pas une, mais plusieurs fois de suite, avec une obstination qui marquait de sa part une défiance désormais irréductible. Le ministère, constitutionnellement, aurait dû se retirer ; il n’en avait rien fait, et ses amis dans la presse avaient soutenu l’opinion que la confiance de la Chambre le dispensait d’obtenir celle du Sénat. Us avaient érigé en principe que le Sénat n’avait pas le droit de renverser les ministères, bien que la constitution n’établisse à ce point de vue aucune différence entre les deux assemblées, et qu’elle ait, au surplus, donné aussi bien à l’une qu’à l’autre le moyen pratique de mettre un gouvernement dans l’impossibilité de vivre, en lui refusant les crédits indispensables pour cela. En bonne doctrine constitutionnelle, une assemblée qui a un pouvoir a un droit corrélatif, et lorsqu’il conviendra au Sénat d’exercer son droit et de refuser certains crédits, on verra bien que son pouvoir est effectif. C’est probablement ce qui arrivera demain, mais nous en sommes à raconter ce qui s’est passé hier. Le ministère ayant donc refusé de se retirer devant plusieurs votes hostiles de la majorité sénatoriale, rien ne faisait prévoir qu’il prendrait subitement à son égard une attitude toute différente. Peut-être M. Bourgeois a-t-il pensé que, s’il pouvait se passer du concours du Sénat pour sa politique intérieure, il ne le pouvait pas pour sa politique extérieure, distinction un peu subtile, mais qui, par cela même, est de nature à s’être présentée à l’esprit de M. le Président du Conseil. Quelques personnes ont cru plus simplement que M. Bourgeois, se sentant à bout de forces, voulait se faire renverser, et qu’il aimait mieux tomber au Luxembourg qu’au Palais-Bourbon. Demander sa confiance à une assemblée, alors qu’on sait parfaitement bien qu’on ne l’a pas, ressemble, en effet, à un suicide. Le Sénat, pris de court, ne s’est pas prêté à suicider M. Bourgeois. On aurait dû le prévenir d’avance ; il aurait arrêté ses dispositions en conséquence. Ne s’attendant à rien de pareil, il a eu un moment d’hésitation, et le cabinet a été sauvé. Il suffisait, pour le renverser, de transformer