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comme jadis nous avons souffert de Rossini. Nous périssons — ou plutôt nous péririons si l’art était périssable — par l’excès et la pléthore de la polyphonie, après avoir failli quelquefois périr par la faiblesse et l’anémie mélodique. En des œuvres telles que le Duc de Ferrare, de M. Marty, et le Saint Julien l’Hospitalier, de M. Erlanger, tout surabonde et déborde. L’orchestre tel que Wagner nous l’a fait, tel que seul il était capable de le dominer, écrase en retombant sur eux, ceux qui le soulèvent sans être de force à le soutenir. Habentur, non habent. Ils ne possèdent point, ils sont possédés. Leur pensée est inégale à leurs ressources. Les élémens, les moyens, toutes les puissances enfin de leur art et de leur métier leur commandent au lieu de leur obéir. Ils luttent pourtant et se raidissent. Ils prennent quelquefois de courtes revanches et remportent un avantage éphémère. Il peut arriver qu’ils viennent à bout de ce terrible orchestre, qu’ils l’assouplissent et le domptent un instant. Ce qu’ils en obtiennent alors, ce sont des sonorités intéressantes, des effets de timbres, c’est-à-dire de couleur beaucoup plus que de dessin et de lignes. A cet égard la Chasse fantastique, extraite du Saint Julien de M. Erlanger, n’est point indifférente. Une cloche — naturellement — y donne, si j’ai bonne mémoire, un , puis un mi, sur un fa aigu de violon et sur bien d’autres choses que nous ne vous expliquerons pas. Et cette combinaison parut à l’oreille d’un agrément non encore éprouvé. Il semble d’ailleurs que de tous ces jeunes gens, M. Erlanger possède le plus vigoureux tempérament de « sonoriste », si vous permettez un néologisme que cette musique rend nécessaire. L’auteur de Saint Julien procède moins de Wagner peut-être que de Berlioz. Plutôt wagnérien serait au contraire M. Marty, l’auteur du Duc de Ferrare, dont un duo d’amour évêque inévitablement par l’élan, par la poussée finale de l’orchestre, le souvenir des péroraisons grandioses du maître de Tristan. Plus encore que la fin de ce duo, j’en aimai le début, véritablement délicieux : entracte ou prélude, fait de syncopes de cor balancées de deux en deux, et sur lesquelles une phrase flottante, en écharpe, était mollement jetée.

Mais bientôt les voix s’unirent à l’orchestre, et toute musique alors, celle de M. Marty comme celle de M. Erlanger, parut déséquilibrée. Alors il fut évident que de plus en plus nous perdons le sens de la note appropriée au mot et du chant approprié à l’accompagnement ou à la symphonie. Alors apparut, béant, le vide, l’abîme, que dans le drame lyrique la plupart des jeunes musiciens creusent de plus en plus profond. Dans les fragmens — cependant considérables — du Duc de Ferrare ou de Saint Julien l’Hospitalier, pas un accent n’a jailli d’une parole chantée, pas un mot n’a porté, frappé sur la note juste, la note nécessaire ; sur la note unique et prédestinée, pour laquelle est fait le mot et qui est faite pour lui. Pas une fois l’émotion n’a été humaine,