Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/946

Cette page n’a pas encore été corrigée


peintres quand ils clignent de l’œil devant le papillotement des cou -leurs et des taches heureuses. Tout cela papillote en effet ; tout cela n’est que taches sonores. Il suffirait, pour s’en convaincre, de comparer aux « suites » ou aux « scènes » de M. Silver et de M. Le Borne les Scènes alsaciennes composées par M. Massenet, à la fleur aussi de son âge. Comme elles étaient, celles-ci, plus sobres, plus solides également, sans être moins pittoresques ! L’instrumentation n’était pas alors ce que de jour en jour elle devient davantage : sa propre fin à elle-même. Oui, c’est bien le défaut de telles symphonies : symphoniques par les sonorités, parles timbres seulement, c’est-à-dire par l’extérieur et par la matière ou le matériel de l’art, elles ne le sont pas assez par le fond et les développemens. Pas un instrument qui ne s’y fasse entendre et n’y prétende jouer son rôle. On compte quatre harpes dans le premier morceau des Temps de guerre, et l’avant-dernier (Carillon) ressemble un peu, en fait d’orchestration, à la boîte aux cent joujoux ; on y trouverait, je crois, jusqu’à des mirlitons. Et les cloches ! La vogue en fut inquiétante cette année à l’Opéra. Elles ont sonné chaque dimanche, et maintes fois, il faut le reconnaître, dans le Noël de M. Pierné comme dans le Saint Julien de M. Erlanger, l’effet de leurs sonneries ou de leurs tintemens fut heureux et nouveau. C’est également un feu d’artifice pour l’oreille que la Suite carnavalesque de M. Silver, et j’ai pris quelque plaisir au concert encore inouï d’un saxophone et de nombreuses mandolines, dont pinçait allègrement une famille italienne, MM. et Mlles Mezzacapo. Mais le moindre grain de mil, la moindre « idée » eût fait bien mieux notre affaire.

Ici peut-être on nous arrêtera, pour demander avec Henri Heine : « Qu’est-ce qu’une idée ? Avant tout, avez-vous l’idée d’une idée ? » Une idée musicale surtout, il est certain que cela se définit mal ; mais cela peut s’entendre assez bien. Wagner, dans une page célèbre, a paru croire que tout en musique doit être idée, mélodie ; ou plutôt que l’idée, la mélodie, est un tout. Il a comparé l’impression qu’elle doit produire à l’impression complexe et multiple que produit une belle forêt, au soleil couchant, sur le promeneur taciturne. « Celui-ci distingue avec une netteté croissante les voix d’une variété infinie qui s’éveillent pour lui dans la forêt. Elles vont se diversifiant sans cesse ; il en entend qu’il croit n’avoir jamais entendues. Avec leur nombre s’accroît aussi d’une façon étrange leur intensité ; les sons deviennent toujours plus retentissans ; à mesure qu’il entend un plus grand nombre de voix distinctes, de modes divers, il reconnaît pourtant, dans ces sons qui s’éclaircissent, s’enflent et le dominent, la grande, l’unique mélodie de la forêt [1]. »

  1. Wagner, lettre sur la musique (Préface aux quatre poèmes d’opéra).