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dissimulé qu’il n’est pas fait pour les besognes accoutumées du temps de paix.

Aussi, à l’officier nouveau venu cause-t-il une première déception ; il apparaît soldat peu instruit, mauvais tireur, médiocre marcheur, et ces infériorités qui résultent de bien des causes que nous exposerons tout à l’heure, on est enclin à l’en rendre seul responsable, sans lui faire honneur de son âme indomptable, qu’il n’appartient qu’aux événemens de mettre en pleine lumière. Il est vrai d’ajouter qu’en dehors de ces circonstances dramatiques, auxquelles elle se sent appelée, qu’elle provoque de toute la fièvre de ses désirs, elle est souvent insaisissable, cette âme, pour qui n’a pas la clé des obscurités de son passé, de ses détresses ambiantes, des déchiremens qui l’ont poussée hors de sa voie naturelle. Au légionnaire qui s’en croit si fermement le maître, n’échappe-t-elle pas plus souvent que de raison, lorsqu’elle flotte entre les fictions embrumées et la réalité décevante, lorsqu’elle le jette aux hasardeuses bordées, aux imaginations des aventures impossibles, aux rêveries mauvaises de l’indépendance des grands chemins ? Qui soupçonnera jamais ce qu’il germe d’idées incohérentes ou grandioses, d’idées d’un autre âge surtout, dans ces cerveaux troublés par excès d’ardeur, d’où se dégage, seulement l’élément de toutes les conquêtes : l’énergie ?

Le légionnaire vit dans son rêve. Quel est ce rêve ? Nul ne le précisera, pas même lui ; mais il le rendra responsable de ses mésaventures, il lui a donné un nom, c’est le cafard ; et à qui l’interrogera sur le mobile d’une de ses frasques, il ne trouvera pas d’autre explication, il n’inventera pas d’autre réponse : le cafard ! Cela suffit, en effet ; il en dit long, ce simple mot de son langage imagé. Est-il étonnant que le sombre nuage des trop lourds souvenirs d’un passé en rupture avec son présent pèse parfois, en l’obscurcissant, sur son intelligence ; peut-on sourire à la navrante fiction de l’insecte rongeur, enfanté dans les vétustés et les ruines de la vie, promenant sa silhouette d’ombre sur cette âme éteinte au bonheur, s’y attaquant aux dernières espérances ? De même que la vie normale n’est pas le fait du légionnaire, il lui répugne d’accepter les événemens dans la monotonie de leur forme et de leur cause ordinaires. Sa tendance est à dramatiser, à tout draper de légende ; à la vérité plate qui l’ennuie, il préfère son invention qui l’amuse ; il s’y passionne et n’en démord, jusqu’à ce que, pris à son propre roman, il arrive, par une inconscience progressive, à lui attribuer une part de réalité, et non la moindre, dans sa propre histoire. Cela principalement rend l’investigation difficile dans son existence antérieure, qu’il est loin de dissimuler, à moins de raisons très spéciales, et dont, au