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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/863

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voile tendue par le haut seulement, à l’entrée d’une grande rue, pour cacher ce qui s’y passe. Il paraît que le bombardement a été sérieux, car on voit quantité de maisons absolument renversées dans les plus beaux quartiers. Capituler honteusement après avoir bombardé, c’est le coup de grâce pour la monarchie napolitaine. Nous vivons dans un drôle de temps et comme il me semble en plein moyen âge. Garibaldi est un vrai Normand, un roi de mer. Lui et ses gens ont tout fait. Les Napolitains d’un côté et les Siciliens de l’autre ont brûlé quantité de poudre à se fusiller hors de portée. Quand ils avaient épuisé leurs cartouches, chacun se sauvait de son côté. Voilà ce que sont devenus les descendans de Timoléon et des Samnites. Je viens de lire le troisième volume de M. Guizot. Il m’a moins intéressé que les précédens. Adieu, madame, ne viendrez-vous pas à Paris un de ces jours voir les hippopotames ? Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.


Glenquoich, 23 août 1860.

Madame,

J’erre depuis si longtemps que je n’ai pu vous écrire comme j’en avais envie. Les plumes d’auberge sont difficiles à manier, ou quand on est en visite, le déjeuner, le lunch et le dîner prennent tant de temps qu’on n’a jamais celui d’écrire. Je suis en Angleterre depuis six semaines, et en Ecosse depuis trois, dans un pays magnifique quand on peut le voir, malheureusement ce n’est pas tous les jours qu’on le peut. La pluie et le brouillard font rage. Ajoutez à cela les midges, qui sont des espèces de cousins microscopiques, mais des plus venimeux. Ma figure ressemble en ce moment à une carte en relief de la Suisse. Tout cela ne nous empêche pas de faire de belles promenades à pied, en voiture et en bateau sur les lacs. Nous en avons deux tout auprès de la maison, un d’eau douce, c’est celui de Glenquoich, et un d’eau salée : loch Hourne, c’est-à-dire lac d’enfer. Malgré ce nom lugubre, c’est un très joli lac, enfermé de montagnes couvertes de bruyères et débouchant en face de l’île de Skye. Nous allons y pêcher des harengs et des truites de mer, poisson très distingué dont je viens de faire la connaissance et qui est très supérieur à ses cousins terrestres. Nous avons ici assez nombreuse compagnie. En France cela serait ou plus amusant ou plus ennuyeux. Ici on est peu sociable, mais on ne se prend pas en grippe ni on ne se joue de méchans tours comme cela se faisait chez nous au temps de ma jeunesse. Les Anglais ne savent pas causer. Après la demi-heure qui suit la retraite des dames au