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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/860

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Convenez, madame, que les critiques qui nous reprochent, à nous autres, pauvres romanciers, d’écrire des choses invraisemblables, sont des niais, qui ne savent ce qu’ils disent. L’histoire que nous voyons et que nous faisons tous les jours est infiniment moins vraisemblable que les romans de Dumas et de Balzac. L’expédition du comte de Montemolin et celle de Garibaldi appartiennent au moyen âge tout pur, si ce n’est au temps des géans et des princesses errantes. On croit rêver. Le plus drôle c’est qu’on parle encore de civilisation, de droit international, etc. Je ne crois pas que Garibaldi obtienne plus de succès que le comte de Montemolin, mais j’espère qu’il se montrera plus game que l’autre. Et puis on nous parle encore d’une croisade contre les Turcs, afin de délivrer les chrétiens d’Orient qui ne valent guère mieux au fond que leurs oppresseurs. Tout cela promet pour cet été, mais j’ai bien peur que ce goût si général des aventures et de l’aventure n’attire à l’Europe un peu plus de tracas que besoin n’est, pour rendre les gazettes intéressantes.

Bien que j’aie joui beaucoup hier du spectacle de la pure nature — je parle des bois et des champs, non des étudians, — je me demande comment vous pouvez passer le temps en Brie par les pluies et les brouillards qu’il fait. Je ne me suis jamais représenté votre vie à la campagne, et comme je ne fais jamais de questions, Edouard ne m’a rien appris à ce sujet. Je vois dans Giraud-Saint-Fargeau que C… a une population de deux cent soixante-huit âmes, et j’en conclus qu’il n’y a pas trop de pauvres, que vous les voyez tous et secourez tous en bien peu de temps. Du reste de votre journée je ne sais que faire, et cela me tracasse quelquefois. Plantez-vous ou bâtissez-vous ? Il paraît que c’est un grand bonheur. J’ai un cousin qui y passe toute sa vie, et s’en trouve bien. Il était un peu tourmenté des blue devils comme moi, et cela paraît l’avoir entièrement guéri. Pour moi, je crains la propriété, comme une responsabilité et j’évite à présent jusqu’à celle d’un chat.

Je me suis remis à écrivailler, et de l’histoire ancienne. Le moderne n’a jamais eu pour moi beaucoup de charmes. En somme, le reproche que je fais aux modernes c’est de n’avoir jamais eu la franchise, ou, si vous voulez, l’audace des anciens. Dans toute affaire il y a deux côtés : l’officiel et le réel. Alexandre allait en Asie pour conquérir. Aujourd’hui on n’annexe pas un village sans assurer ses contemporains de son désintéressement. Les gouvernemens parlementaires qui ont trouvé ce système établi depuis longtemps l’ont singulièrement perfectionné, comme aussi l’art de mentir. Je lis le soir pour m’endormir les Lettres de Cicéron. Quoique parlementaire, il dit les choses plus franchement qu’on