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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/850

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à peine, se sacrifiant toutes les minutes de son existence à un vieux fat qui ne l’a jamais ni comprise, ni aimée. J’en aurais long à dire sur ce sujet. Quant aux défauts, voici celui qui m’avait choqué d’abord et qui pendant bien longtemps me l’avait rendue assez odieuse. Le monde lui avait donné une telle habitude du mensonge qu’elle en faisait usage à tout propos, sans but, sans utilité. La vérité ne venait dans sa bouche que par distraction ou quand la passion l’emportait. Comme presque tous les menteurs, elle croyait que tout le monde mentait, et de plus elle faisait à chacun l’honneur de croire qu’il se proposait un but, qu’il avait un projet. Elle a été très longtemps à deviner que je n’allais chez elle que parce que je m’y amusais. Nous avons eu l’un de l’autre la pire opinion pendant des années, mais je crois que, lorsqu’elle est morte, nous nous connaissions assez bien et nous nous aimions assez. Je voudrais encore que vous disiez quelque chose de son goût pour l’intrigue, variété de l’article mensonge. Elle aimait à tisser une toile, non pas pour y prendre des mouches, mais par amour pour l’art apparemment, car je ne pense pas qu’elle intriguât jamais pour faire quelque méchanceté. Faire quelque chose simplement lui était impossible, comme à un crabe de marcher droit.

Je suis arrivé à moitié mort de Cannes, bien que je me sois arrêté çà et là sur la route afin de ne pas me tremper trop brusquement à la manière de l’acier. Il y a huit jours tous nos Anglais se promenaient avec un parapluie blanc doublé de bleu pour ne pas attraper de coups de soleil. Tous les champs étaient couverts d’anémones, tous les amandiers en fleurs, et le lit de nos torrens était tellement rempli de grosses violettes qu’on les sentait à cent pas de distance. Quel changement ! J’ai retrouvé ici mon esquisse de Velasquez que j’avais cru laisser plus d’à moitié faite. Pas du tout. Quand j’y ai eu travaillé pendant deux jours, il m’a semblé qu’elle était moins avancée que lorsque je l’avais quittée pour aller à Cannes. Cependant vous l’aurez à la fin de cette semaine, à moins d’accident. J’ai passé ma journée d’hier à faire et défaire une barbe. Je regrette bien d’avoir commencé trop en grand, mais mes yeux deviennent si mauvais que j’avais cru bien faire en sortant de mes proportions ordinaires. Enfin vous verrez. La vierge est, je crois, le portrait de Mme Velasquez : Murillo faisait sa fille, et Raphaël, des coquines du Transtevere. Voilà de quoi s’inspirent ces gueux de peintres.

Votre proposition du Jardin des Plantes me plaît fort. Nous donnerons à manger aux bêtes, ce qui est toujours fort amusant pour elles et pour leurs bienfaiteurs. Avez-vous vu la Victoire de Brescia ? Vous savez que le plâtre, le premier qui ait été moulé,