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en route pour le nord, c’est-à-dire pour la Provence, beaucoup plus chaude que Madrid. Si je passe quelques jours de suite à Madrid avant mon départ, j’espère vous rapporter un croquis du Musée. Malheureusement mon hôtesse est très éprise de la campagne et ne se dispose pas à revenir à la ville. Lorsque j’y vais, il est tard, et il faut revenir de bonne heure. Adieu, madame. Je ne vous ai pas donné de nouvelles de my precious self. L’animal est très bien portant : le moral à cent degrés au-dessous de zéro, mais meilleur qu’en France cependant. Lorsqu’on est en voyage, on ne voit jamais bien plus loin que le bout de son nez, et c’est bon. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Madrid, 7 novembre

Madame,

Comme je passe ma vie à la campagne et que je ne vais guère à Madrid qu’en visite, je n’ai pas pu travailler au Musée. Je voudrais bien pourtant vous en rapporter quelque chose. Je suis plus sensible que je ne pourrais dire aux prières que vous avez faites. C’est une preuve d’affection qui me touche d’autant plus que je ne suis pas gâté sous ce rapport. Quant à la prière que vous me conseillez de faire, je la ferai si cela vous fait beaucoup de plaisir, mais exactement comme je remplirai la commission que vous m’avez donnée. Si je croyais aux prières, ce n’est pas à la Vierge que je les adresserais. Je ne puis me représenter Dieu comme un souverain qui accorde des faveurs à la sollicitation de ses proches. Le culte de la Vierge serait pour moi une grande objection contre le catholicisme, si je n’en avais d’autres. Cela me paraît tout bonnement une superstition et un sacrifice fait aux idées populaires du paganisme. Je vous dis cela, bien que je craigne que cela ne vous fasse de la peine, mais parce que je me crois obligé de vous dire la vérité sur moi. Je pense très souvent à Dieu et à l’autre monde, quelquefois avec espérance ; d’autres fois avec beaucoup de doutes. Dieu me semble très probable, et le commencement de l’Évangile de saint Jean n’a rien qui me répugne. Quant à l’autre monde, j’ai bien plus de peine à y croire. Il m’est bien difficile de n’y pas voir une invention de la vanité humaine. Ma principale objection que je voudrais voir résoudre est celle-ci. Depuis que je m’observe, mon âme a changé très souvent. Il est certain que je suis absolument différent de ce que j’étais autrefois. Si je vis longtemps, mon âme