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des progrès très considérables, trop considérables pour nous autres amateurs de la couleur locale. La crinoline a absolument dépossédé l’antique saya, si jolie et si immorale. On s’occupe beaucoup de la bourse et on fait des chemins de fer. Il n’y a plus de brigands et presque plus de guitares. Mais ce qui est bien plus triste, c’est que les jeunes personnes que j’avais laissées avec des tailles à la main, comme dit Henri IV, ont pris un embonpoint déplorable. Quelques-unes ont profité de quatre ans d’absence pour se marier et avoir trois enfans. Lundi dernier, je suis allé au Musée, d’où aux taureaux. Les Raphaëls sont restés toujours admirables, les taureaux ont dégénéré. Nous en avons mis un à la porte, tant il était bête, ne sachant ce qu’on lui voulait, mais bien déterminé à ne faire de mal à personne. Les autres n’ont pas montré beaucoup plus de courage. Il n’y en a pas un seul qui se soit jeté franchement sur le matador. Dans le bon temps, c’était tout autre chose. Cependant il y a eu tant d’entrailles de chevaux mises à l’air, et tant de sang répandu que je suis resté deux jours sans manger de viande.

Vous seriez contente de l’esprit public espagnol. La guerre contre le Maroc est accueillie avec enthousiasme. Il me semble être aux temps des croisades. Ce qu’il y a de malheureux, c’est que les modérés, et même vos amis les légitimistes s’abstiennent de ces sentimens généreux, annoncent des revers, et tâchent par tous les moyens de s’opposer à la guerre. Il y a une espèce de fatalité qui pousse les oppositions aux bêtises. Il suffit que le gouvernement qu’on n’aime pas ait une bonne idée pour qu’on la reçoive mal, et comme le ministère est vicalvariste et progressiste, c’est-à-dire comme il est le ministère, l’opposition le combat, et se perd dans l’opinion. Tant pis pour lui ! Les Anglais aussi ont fait, dit-on, des efforts pour empêcher la guerre, ce qui les rend particulièrement odieux en ce moment. Les militaires annoncent qu’ils prendront Gibraltar en revenant de Fez. Je ne les en empêcherai pas.

Que faites-vous, madame, en ce moment ? Si j’en crois le froid et la pluie qu’il fait ici, vous ne devez pas avoir trop beau temps en France. Je vous écris à Paris à tout hasard. Il me semble qu’un château féodal en Touraine doit être un peu trop lugubre à la fin d’octobre. Les feuilles qui tombent me rendent triste. Voilà pourquoi Cannes me plaît tant. Il n’y a que des feuilles qui durent. C’est dommage que l’on ne puisse emporter tous ses amis dans cette terre de promission. Je pense qu’on m’y a retenu un appartement pour les plus vilains mois de l’hiver, et je commence à songer au retour. Dans une vingtaine de jours, je me remettrai