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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/733

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la fin du siècle, nous allons voir toute la politique de la Savoie tourner autour de cet unique objet : la restitution de Pignerol. Toutes ses manœuvres, toutes ses ruses, toutes ses duplicités, s’expliqueront par là. Elle sortira sans scrupule d’une alliance pour entrer dans une autre, suivant qu’elle se croira plus ou moins de chances d’obtenir Pignerol pour prix de son changement.

Les griefs que cette situation dépendante amoncelaient dans les cœurs savoyards, parurent cependant sommeiller pendant la régence successive de deux princesses, aveuglément soumises à l’influence française, l’une propre fille de Henri IV, Madame Royale Christine, veuve de ce Victor-Amédée Ier qui avait dû souscrire au traité de Cherasco, l’autre également appelée Madame Royale, Jeanne-Baptiste de Nemours, veuve de Charles-Emmanuel II et mère de Victor-Amédée II. Mais ils renaîtront quand Madame Royale se verra contrainte de céder le pouvoir à son fils, le père de notre duchesse de Bourgogne. Avec ce prince entre en scène un acteur dont nous aurons longtemps à étudier le rôle, puisqu’il survécut à sa fille. Quelques mots sur l’éducation qu’il reçut, et sur les épreuves avec lesquelles sa jeunesse se trouva aux prises ne seront pas inutiles.


II

L’enfance de Victor-Amédée fut douloureuse. Il avait neuf ans lorsqu’en 1675 son père, Charles-Emmanuel II, fut emporté par une fièvre maligne. L’ambassadrice de France, Mme Servient, était présente à cette mort. A peine Charles-Emmanuel avait-il fermé les yeux que Victor-Amédée s’approchait d’elle, et lui disait en pleurant « qu’il priait M. l’Ambassadeur d’assurer Sa Majesté qu’il était son très obéissant serviteur, et qu’il le suppliait très humblement de bien vouloir lui servir de papa, puisqu’il avait perdu le sien [1]. » Etait-ce accent sincère et juste instinct d’un orphelin qui sent sa solitude ? Etait-ce, au contraire, calcul et duplicité précoce d’un enfant dont un ancien précepteur du prince d’Orange, Chapuzeau, disait, déjà trois années auparavant, après l’avoir vu à Turin : « A cet âge où les autres en fan s’ne peuvent que bégayer il a des reparties surprenantes et merveilleuses. » On serait plutôt tenté de le croire, lorsqu’on voit, par la suite, se développer chez lui cette extraordinaire puissance de dissimulation qui a fait dire que « son cœur était couvert de montagnes comme son pays. » Il n’avait pas encore treize ans

  1. Servient à Pomponne (cité par G. Rousset dans son Histoire de Louvois, t. III, p. 75).