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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/717

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armes et bagages, et entame la lutte contre ses successeurs. Cela se voit en Angleterre à chaque changement ministériel. Cela se voit en Italie aujourd’hui même, et dans des conditions qui sont propres à faire réfléchir. S’il y a jamais eu un ministre qui soit tombé d’une lourde chute, assurément c’est M. Crispi. Il a donné sa démission, ne pouvant faire autrement en face de la clameur universelle qui s’élevait si impétueuse qu’elle menaçait de passer par-dessus sa tête pour atteindre beaucoup plus haut. Dès le lendemain, M. Crispi, malgré ses soixante-seize ans, est venu s’asseoir à la Chambre afin de grouper autour de lui son parti et de le lancer contre l’adversaire. Ses anciens ministres, le général Mocenni, M. le baron Blanc, M. Sonnino, ont donné de leur personne et se sont présentés comme des gens qui avaient été momentanément trahis par la fortune, mais qui n’en avaient pas moins eu raison. Nous laissons de côté le fond des choses : il ne s’agit que de la tactique qui convient à un parti au moment où le pouvoir lui échappe. Qu’on juge de la différence entre ce qui se passe dans les autres pays et chez nous. Lorsque M. Crispi et ses amis se jettent dans la première bataille, ils savent trop bien qu’ils ne la gagneront pas pour se décourager parce qu’ils l’auront perdue. Et en Angleterre, croit-on que lord Rosebery à la Chambre des lords et que le sympathique M. John Morley à la Chambre des communes ne savent pas qu’ils n’ont aucune chance de briser, dès maintenant, la majorité la plus compacte qui ait existé contre eux depuis longtemps ? Mais cela ne les empêche pas de lui livrer assaut, et le dernier en particulier lui a fait, depuis quelques jours, sur les points les plus sensibles, des blessures qui iront sans cesse en s’élargissant. C’est là un exemple à imiter.

On oublie trop en France, quoi ? la France elle-même. Il n’y a pas de plus déplorable habitude que celle qui incline les partis politiques à s’enfermer dans l’enceinte du Palais-Bourbon, et à borner leur horizon politique à ses étroites murailles. Le pays finit par devenir prodigieusement indifférent à un jeu d’échecs dont il ignore la règle et dont les résultats ne le touchent pas. Alors, il cherche autre chose. Son imagination se détourne des travaux, d’ailleurs stériles, de ses représentans. Les incidens du dehors prennent à ses yeux une importance d’autant plus considérable qu’ils occupent une place laissée vide. En attendant, la rupture devient de plus en plus complète entre le pays et la Chambre. Que peuvent penser les générations nouvelles, qui seront à l’œuvre demain, et qui aujourd’hui arrivent, émergent en quelque sorte à la vie intelligente ? Elles commencent à comprendre, elles regardent, et que voient-elles ? Le parti radical et socialiste bruyant, tapageur, ayant l’air sûr de lui, plein de promesses, et, au surplus, maître du pouvoir. Par opposition, le parti modéré paraît atone. Il est d’un calme effrayant. Il est inactif, anxieux, silencieux. Comment les générations dont nous