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pénibles romans de Champfleury et de Duranty. Non pas au moins que j’accuse M. Emants de les avoir démarqués ! Mais on dirait que, d’instinct, il a repris leur manière, tant il apporte d’insistance à noter les détails les plus insignifians, aussi bien dans les sentimens de ses personnages que dans le décor où il les fait vivre. Et je ne vois pas, après tout, ce qui empêcherait cette manière d’en valoir une autre ; il me semble même que les Malheurs d’Henriette Gérard, le roman de Duranty, si le style en était seulement un peu plus varié, pourrait compter parmi les produits les plus honorables de l’école réaliste. Les nouvelles de M. Marcellus Emants, en tout cas, rachètent par plus d’une qualité de premier ordre ce qu’elles ont toujours d’un peu fatigant. L’analyse y est trop minutieuse, mais avec cela si exacte, si nette, qu’on ne se repent pas de l’avoir suivie. Et surtout ce sont des nouvelles d’un caractère profondément hollandais. On songe, en les Usant, à ces intérieurs de Pieter de Hooghe ou d’Isaïe Bourse, où il n’y a pas un meuble, un pli d’étoffe, un cadre sur le mur, qui ne soient traités avec le même soin que les mouvemens des personnages et leur expression. Un charme se dégage, peu à peu, de cette réalité si honnêtement reproduite : et sous les longueurs et les redites, sous la banalité de l’intrigue, sous des exagérations de pessimisme assez inutiles, c’est un charme semblable qu’on éprouve aux mélancoliques récits de M. Emants.

Pas davantage que les vieux peintres hollandais, M. Emants ne se met en frais d’invention pour le choix de ses sujets. On dirait même qu’il s’est choisi, une fois pour toutes, un sujet unique, un sujet d’ailleurs très simple, très touchant, et qui s’accommode à merveille de variations innombrables. Le thème constant de ses récits, c’est l’agonie de l’amour, la lente ou soudaine désaffection de deux cœurs, et les regrets, les remords, les désespoirs qui s’ensuivent. Tantôt, comme dans la nouvelle que vient de publier le Gids, une femme s’aperçoit avec épouvante qu’elle n’aime plus son mari : d’autres fois c’est le mari qui, après des années d’indifférence, sent renaître en lui l’ancienne tendresse, et qui s’avoue tristement qu’il est trop tard, que le fossé qu’il a lui-même creusé ne se comblera plus, et que le temps du bonheur est pour lui à jamais passé.

Mais nulle part M. Marcellus Emants n’a traité ce sujet avec autant d’émotion et de vérité que dans deux grandes nouvelles parues naguère en volume sous un titre commun, et évidemment destinées à se faire pendant. Dood, la Mort, c’est ainsi qu’il les a appelées, et toutes deux nous font assister en effet, avec une précision, une richesse de détails, une rigueur d’analyse des plus remarquables, à la mort de l’amour, et de la confiance, et de toute paix et de toute joie, dans l’âme de deux êtres jeunes et beaux, qui s’étaient donnés l’un à l’autre.