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poursuivre un but qu’il sait qu’il n’atteindra jamais. Sa royauté n’est que pour donner un champ plus ample à cette vaine poursuite, et pour nous rendre plus saisissant l’échec fatal où elle aboutit. Et ainsi, tout en nous rappelant tant d’autres livres d’une beauté peut-être plus pure, le dernier romande M. Couperus n’en est pas moins un beau livre.

Mais un beau livre hollandais : et c’est un point sur lequel je ne puis me défendre d’insister en passant. Car tandis que tous les autres pays de l’Europe ont adopté des façons communes de sentir et de penser, il semble en vérité que la Hollande soit seule demeurée obstinément fidèle à son vieux génie national. Sa littérature porte, aujourd’hui encore, un cachet si particulier, qu’avant de pouvoir l’apprécier un lecteur étranger doit d’abord, pour ainsi dire, se mettre au point, se familiariser avec ce qu’il y a dans la vie hollandaise de plus intime et de plus local. Je sais que les compatriotes de M. Couperus lui ont longtemps reproché ses tendances au cosmopolitisme, l’usage qu’il faisait trop volontiers de mots, de tours de phrase français. Je sais en outre que lui-même a l’ambition de s’adresser à un public plus large que celui de sa patrie, et que personne peut-être ne fait plus d’efforts pour se tenir au courant des diverses littératures de l’Europe. Mais avec tout cela, ses romans gardent Un caractère profondément hollandais ; et j’ai l’idée qu’à vouloir, par exemple, traduire en français cette Paix du Monde, on risquerait de lui faire perdre toute sa saveur. Jamais les lecteurs français ne s’accommoderaient de ces minutieuses peintures, de ces redites, de ces explications et préparations infinies, où se plaît un public épris du détail précis, un public d’esprits sérieux et solides, un peu lents eux-mêmes, et que les lenteurs ne risquent point d’ennuyer. Il faut à ce public une autre littérature qu’à nous : il la lui faut plus abondante et plus positive, d’une expression plus appuyée, sans rien de vague ni de sous-entendu. Mais il n’y a point en revanche de questions si hautes que ce public n’admette jusque dans le roman : et c’est ce qui a permis à M. Couperus de prendre pour sujet cette aventure d’un prince philosophe, n’ayant au cœur d’autre sentiment que son amour passionné de l’humanité.

Mais il est temps que j’en vienne à cette aventure elle-même, et que, faute de pouvoir traduire le roman de M. Couperus, j’essaie au moins d’en indiquer rapidement le sujet.

La Paix du Monde est la suite directe d’un autre roman, Majesté, dont la première édition a paru en 1894. L’auteur racontait dans ce roman l’enfance et la jeunesse du prince Ottomar, fils aîné de l’empereur des îles Lipari. Il le montrait partagé déjà entre ses aspirations et ses doutes, plein de nobles projets et ne pouvant point se décider à