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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/706

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si l’amour joue un rôle dans les deux romans de M. Couperus. Les nobles âmes qu’il y met en scène sont, elles aussi, inquiètes et fiévreuses, des âmes malades, partagées entre leur désir d’agir et leur impuissance à agir, également incapables de renoncer à leurs rêves et de les réaliser. Mais leurs rêves ne se tournent point du côté de l’amour. Ce sont des âmes moins sensuelles et plus sentimentales. Indifférentes à toute considération de plaisir personnel, s’oubliant dans leur amour de l’humanité, la chimère du bonheur universel est la seule qui les tente. Elles veulent abolir la souffrance, assurer au monde le triomphe du bien. Chimère sublime : mais les déceptions qu’elle leur vaut leur sont d’autant plus cruelles. Car tout en n’ayant de goût que pour cette action bienfaisante, elles se rendent compte à chaque pas des obstacles que leur oppose la réalité ; et les plus forts de ces obstacles sont ceux qu’elles sentent au dedans d’elles-mêmes, une irréparable faiblesse, une méfiance de soi, le conflit permanent de leurs aspirations instinctives et d’une réflexion trop aiguë.

Ainsi le cœur du jeune empereur Ottomar, le héros de la Paix du Monde, est déchiré des mêmes angoisses que celui de Georges Aurispa dans le beau roman de M. d’Annunzio. Et de même que celui-ci a toujours pris soin de nous présenter ses amoureux comme de beaux jeunes hommes indépendans et riches, n’ayant d’autre affaire que d’aimer, de même M. Couperus s’est plu à incarner dans une âme de souverain le magnifique et stérile effort qu’il a entrepris de nous peindre. Disposant d’un pouvoir absolu et illimité, adoré de ses sujets, en paix avec les pays voisins, Ottomar semble n’avoir affaire, lui aussi, que de travailler à la réalisation de son noble rêve. Et ce rêve est chez lui naturel et légitime, le seul rêve qui soit digne d’un prince. Aussi n’avons-nous point de surprise à l’en voir si profondément imprégné ; et l’avortement final de ses tentatives a pour nous tout l’intérêt d’une catastrophe tragique.

On pourrait même pousser plus loin encore la comparaison des deux romanciers, et noter, par exemple, dans quelle large mesure ils s’inspirent l’un et l’autre de modèles étrangers. A chaque page de la Paix du Monde nous retrouvons des souvenirs d’œuvres antérieures, de la Guerre et la Paix, des Rois de M. Jules Lemaître, du beau roman de M. Elemir Bourges, l’Oiseau s’envole et la Fleur tombe, pour ne point parler d’Hamlet et des variations sans nombre qu’on en a tirées. Mais point davantage qu’aux romans de M. d’Annunzio, ces imitations n’ôtent rien à la Paix du Monde de ce qui constitue sa véritable originalité. Elles n’ont d’influence que sur l’accessoire de l’œuvre ; et sous elles le fond reste bien nouveau, entièrement propre à l’écrivain hollandais. Car ce fond de son œuvre, ce n’est pas la peinture d’une âme de souverain, mais d’une âme de rêveur enthousiaste et sceptique, s’épuisant à