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passer de la Chine dans l’Inde à travers des régions inconnues, leur marche était perpendiculaire aux bassins des fleuves et des rivières, et partant ils s’étaient condamnés à gravir l’une après l’autre de nombreuses chaînes de montagnes, dont les cols atteignent jusqu’à 3 600 mètres de hauteur. Que de montées I que de descentes, suivies de nouvelles escalades ! A vrai dire, ces montagnes sont boisées, et au fond des vallées coulent de larges torrens, dont les eaux sont d’un beau bleu. Mais on finit par se lasser des eaux bleues et des forêts ; on les remplacerait volontiers par une terre unie, grise et nue, où l’on aurait la joie de marcher à plat. Le cuisinier Nam, originaire des belles plaines de la Cochinchine, s’épouvantait en songeant à toutes les chaînes qu’il faudrait encore passer avant d’atteindre les Indes.

Les chemins n’étant que des sentiers de chèvres, on avait dû renvoyer les mulets. « On escalade les côtes à quatre pattes, en s’aidant autant des mains que des pieds, en s’accrochant tant bien que mal aux racines, lorsqu’on en trouve ; on gravit les rochers en cherchant un point d’appui sur les moindres anfractuosités ; lorsque la roche est trop haute, les rares passans ont dressé contre elle un tronc d’arbre, marqué d’encoches ; c’est l’échelle sur laquelle il faut se hisser. » Et sans cesse il y a des torrens à franchir. On réussit quelquefois à les passer à gué ; plus souvent on les traverse à l’aide de ponts en rotin, auxquels on se suspend dans une sorte de cerceau, ou l’on jette sur le cours d’eau un bambou, sur lequel il faut garder l’équilibre. Parfois aussi on utilise ces torrens comme voies de communication. « C’est alors la marche la plus pénible ; durant deux ou trois jours on les suit sautant de pierre en pierre, glissant, tombant sans cesse ; cet exercice, qu’il faut continuellement recommencer, devient exaspérant. » Quand on a le bonheur de ne pas tomber dans l’eau tout de son long, la pluie se charge de vous mouiller : il pleut beaucoup dans ces montagnes auxquelles le cuisinier Nam ne pensera jamais sans horreur.

Les villages qu’on y trouve étant fort misérables et très distans les uns des autres, le ravitaillement devenait de plus en plus difficile. Cependant on ne laissait pas d’avancer. Le 24 novembre, la caravane quittait la vallée de Khampti ; elle se sentait le cœur léger, on l’avait assurée qu’elle n’était plus qu’à dix ou douze jours de marche des Indes. Elle partit en chantant, elle ne se doutait pas des dangers qu’elle allait courir. La maladie l’avait jusqu’alors épargnée. Malheureusement Khampti est un pays malsain ; on ne s’était pas assez délié de ses nuits brumeuses ; on emportait avec soi les germes de la fièvre. Les hommes anémiés, rendus et recrus, succombent sous leur charge. Les plus forts viennent au secours des plus faibles ; on s’entr’aide et on continue.

On avait été mal renseigné ; on découvre que pour atteindre le