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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/697

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croyances acquises, et il est des signes de race que l’eau baptismale n’effacera jamais.

En Asie comme en Afrique, les conversions de barbares ou de sauvages ne sont le plus souvent que des cotes mal taillées. Le fétichisme est la religion naturelle et persistante de l’homme jaune ou noir. Les Européens eux-mêmes, quelque haute idée qu’ils aient de leurs lumières et de leur raison, ne laissent pas d’avoir leurs fétiches et leurs magiciens. A Tsekou, le prince Henri eut la bonne chance de mettre la main sur des manuscrits hiéroglyphiques mossos qu’il a rapportés. J’ai contemplé ces grimoires avec une respectueuse admiration. Il a bien voulu m’expliquer qu’ils contiennent un traité de cosmogonie. Ces hiéroglyphes enseignent que le monde était à l’origine un inextricable chaos, qu’un grand sorcier se chargea de débrouiller. Il s’ensuit de là que les sorciers sont des puissances avec lesquelles il faut compter, que quiconque veut prospérer, avoir sa part des rosées du ciel et de la graisse de la terre, doit être en bons termes avec eux, les consulter souvent, les bien traiter et les bien payer. On peut être certain que dans les cas troubles et les situations critiques, un Mosso, si converti qu’il soit, après avoir interrogé sa conscience renouvelée par le baptême, interrogera aussi le sorcier. Ne les méprisons point ; nos somnambules comme nos tireuses de cartes font un métier fort lucratif.

Ce n’est pas seulement envers leurs hommes, leurs porteurs, leurs muletiers, leur mafous, que, comme Ulysse, les explorateurs doivent user de beaucoup de diplomatie. Ils sont tenus de négocier continuellement avec les peuples dont ils traversent le territoire, et qui, très défians à l’endroit des gens qui ne restent pas chez eux, sont toujours disposés à leur refuser le passage. Il faut parlementer sans cesse pour en obtenir des vivres ou les informations nécessaires, ou pour se garder de leurs mauvais desseins. Si l’étranger n’est pas toujours pour eux un ennemi, il est toujours un suspect, la curiosité désintéressée étant de toutes les passions humaines celle qu’ils comprennent le moins. On a marché tout le jour, on est las, harassé, on a les reins rompus, les pieds meurtris, et avant de se reposer, il faut trouver les paroles qui persuadent ou qui rassurent, s’épuiser en d’interminables palabres.

De tous les peuples auxquels il eut affaire, celui que le prince Henri goûte le moins est le Chinois. Il rend justice à la merveilleuse industrie des Célestes. De Manhao à Ssemao, le pays, toujours montagneux, est en partie cultivé en rizières. « Celles-ci, encore sous l’eau, s’étagent au flanc des collines comme des escaliers géans dont les marches auraient des miroirs à leur surface. L’effet est bizarre, et on ne peut s’empêcher d’admirer le parti que les Chinois tirent de terrains qui paraissent ingrats. La moindre parcelle de terre cultivable est utilisée. » Mais le prince Henri reproche à ces remarquables agriculteurs leur