Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/695

Cette page n’a pas encore été corrigée


M. Bonvalot, qui enseigna jadis au prince Henri l’art des aventureux voyages, me disait un jour qu’il se proposait d’écrire un livre où il montrerait qu’Ulysse, fils de Laërte, fut le premier ancêtre, le type et le modèle des grands explorateurs. Ulysse était un homme de foi ; il était fermement convaincu que sa destinée s’accomplirait, que ni les Cicones, ni les Lotophages, ni les chants des Sirènes, ni la baguette de Circé, ni les aboiemens de Charybde et de Scylla ne l’empêcheraient de revoir Ithaque et la fumée de son toit. A vrai dire, ce croyant eut ses défaillances ; il oublia sept ans son idée dans les bras de Calypso ; heureusement, paraît-il, on ne rencontre ni à Tsekou, ni dans le pays du rotin, des Calypso et des Circé. Hâtons-nous d’ajouter que si la foi est nécessaire, elle ne suffit point. « Nous ne sommes jamais trop vieux, disait Buffon, quand notre moral n’est pas trop jeune. » Ce qui complique le cas du grand explorateur, c’est qu’il doit avoir à la fois le moral très jeune et tout le flegme, toute la prudence d’un vieillard. Si jamais M. Bonvalot écrit son livre, il nous expliquera comment s’y prenait Ulysse pour être à la fois très vert et très mûr, pour joindre à l’éternelle jeunesse de l’espérance, de la curiosité et du désir les vertus et les dons qui sont le partage des barbes grises, la circonspection cauteleuse, les longues patiences, toutes les ruses de la sagesse.

Les témérités et les découragemens de ses sots compagnons exercèrent beaucoup la patience du divin Ulysse ; celle des explorateurs modernes est mise à de dures épreuves par les contradictions et le mauvais vouloir des guides, des porteurs, des interprètes dont ils ne peuvent se passer, et qui ne partageant aucune de leurs curiosités, ne s’occupent que de se rendre la tâche plus facile et d’alléger leur fardeau. Dans la première partie de leur voyage, nos trois Français eurent beaucoup de peine à gouverner leur monde, à retenir leurs hommes dans le devoir. Ils élevaient des difficultés sur tout ; il faudra user d’artifices, de stratagèmes pour les entraîner hors des grandes routes, des chemins battus. Ils diront en faisant la grimace : « Siaio lou : petit chemin ! » Ce sont précisément les petits chemins que les explorateurs préfèrent ; ils recherchent aussi les endroits où il n’y en a plus du tout, ni petits ni grands.

Le prince Henri a dû refaire deux fois sa caravane. A Mongtsé, il avait passé contrat avec un chef muletier ou makoteou et ses six hommes ; l’interprète était un Chinois de Changhay. « A la merci de gens bas, avides, n’épousant jamais nos intérêts, mal servis par un interprète orgueilleux, dont le langage frise parfois l’insolence, nous n’avons d’autre recours contre eux que la patience. » On se tient à quatre pour ne pas se fâcher, on feint de ne pas entendre les murmures, on affecte l’indifférence… « Au bout de deux jours, nos mafous sont