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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/674

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horizon lumineux se former entre l’extrême Orient et l’Occident des liens de solidarité ! Belle parole ; et comment ne pas en être émerveillé, sinon convaincu ?

Continuons l’exposé des faits.

Si les filatures indiennes n’appartenaient qu’à des indigènes, la lutte resterait difficile ; la métropole pourrait cependant à force d’énergie la soutenir, car les Indiens n’ont su jusqu’ici fabriquer que des qualités inférieures, et l’Europe conserverait le privilège, le monopole des qualités plus fines. Mais il n’en est pas ainsi, et on peut dire que la férocité de la concurrence pousse nos industries au suicide. Si M. Brenier avait envisagé cet ordre d’idées, il serait peut-être moins optimiste. Les Indiens sont arrivés à nous imiter, à tisser des cotonnades telles qu’ils les vendent non plus seulement aux indigènes, mais aux Européens eux-mêmes, et qu’on peut les contempler à côté des échantillons de Manchester dans les plus beaux magasins de Londres, où elles sont appréciées et même à la mode. Beaucoup d’élégantes maisons de campagne en Angleterre tendent leurs murs de cretonnes indiennes, comme elles ont leurs parquets couverts de tapis fabriqués aux Etats-Unis avec les laines d’Australie.

Il faut dire à l’honneur de l’industrie anglaise que, loin de se décourager, sa résistance est admirable, et que pour soutenir un pareil combat elle fait preuve d’une ingéniosité, d’une hardiesse et d’une vitalité vraiment remarquables ; mais la lutte est trop inégale et l’issue n’en peut être douteuse, à mon sens, parce que soit faiblesse, soit aveuglement, l’industrie anglaise, en se défendant d’une main, arme de l’autre et approvisionne ses rivaux. J’ai touché du doigt ce phénomène qui devient, hélas ! très commun ; j’ai vu en Ecosse des industriels dont la concurrence indienne paralysait les affaires : ils avaient attendu d’année en année un relèvement des prix de vente, et en attendant, les prix baissant, marchaient à la ruine, à la ruine vraiment. On pourrait croire en effet qu’ils avaient trop de prétentions et demandaient à leur industrie des bénéfices exagérés ; mais il n’en est pas ainsi ; les prix tendent à se niveler dans le monde entier pour les produits de la grande industrie comme pour ceux du sol, et dans les pays où les salaires sont élevés, les fabricans doivent nécessairement réduire leurs bénéfices à la dernière limite sous peine de provoquer des grèves ou de ne pas vendre ; c’est ce qui résulte d’ailleurs des enquêtes poursuivies en Angleterre à ce sujet. Des ouvriers ont déclaré que dans l’intérêt général, il n’y avait plus guère de sacrifices à demander aux patrons, qu’ils étaient allés jusqu’au bout, qu’ils avaient fait ce qu’ils avaient pu : « Nous croyons, déclare un des délégués des ouvriers anglais devant la