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les fruits d’un long et dur labeur. A présent nous ne dépendons plus que de nous, vivo la machine ! Elle fabrique sur notre commande et produit ce que nous voulons. Vive l’industrie ; l’agriculture est démodée !

Il faut en rabattre aujourd’hui et voir les choses avec moins de présomption. L’agriculture n’est plus seule atteinte, et à son tour l’industrie européenne est menacée ; elle est menacée par les mêmes concurrens et plus gravement peut-être que la terre. En France nos exportations de l’an dernier sont en progrès sensible sur celles de l’année précédente ; espérons, sans trop y compter cependant, que cette augmentation durera ; mais c’est en Angleterre encore qu’il faut étudier la question, car c’est laque l’industrie moderne est née, s’est développée, et c’est là aussi, par conséquent, qu’on peut le mieux mesurer les progrès du mal dont elle souffre. Des documens nombreux et tout récens nous aideront à compléter ou à contrôler nos souvenirs personnels. La crise industrielle comme la crise agricole en Angleterre ont fait l’objet des préoccupations constantes du gouvernement et du parlement ; elles ont en effet pour conséquence immédiate, brutale, non seulement un appauvrissement, mais la menace d’une crise sociale, le chômage, — toujours le chômage ; en sorte que dans ces dernières années, les enquêtes sur la situation se sont multipliées sous toutes les formes : officielles, parlementaires ou privées, et qu’on n’a qu’à ouvrir les yeux pour s’éclairer. En dehors des travaux anglais, il faut noter aussi d’excellens ouvrages qui viennent de paraître en France, l’un sur la question ouvrière en Angleterre de M. Paul de Rousiers [1], l’autre de M. René Lavollée sur les classes ouvrières en Angleterre également [2]. Le premier, très optimiste, contre-balancera ce que les constatations qui suivent ont peut-être de trop alarmant : M. de Rousiers croit que l’Angleterre, dédaigneuse de toute barrière protectrice, a prouvé qu’elle ne redoutait aucune concurrence et que ses ouvriers doivent avoir confiance dans l’avenir ; mais je doute qu’il fasse aisément partager, même en Angleterre, ses enthousiastes convictions. Quant à M. Lavollée, avec un esprit très sobre, très froid, il a accumulé des observations du plus grand intérêt, observations moins rassurantes que celles de M. de Rousiers, mais non pessimistes cependant. Tous les étrangers qui vivent en Angleterre un peu de temps se font très facilement des illusions, car l’Angleterre est obscure et difficile à pénétrer ; mais à la longue les yeux s’habituent à ce demi-jour, et on découvre des qualités et des lacunes qu’on ne soupçonnait pas au début. En cela comme en beaucoup d’autres

  1. Firmin-Didot, 1895.
  2. Guillaumin, 1895.