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sous forme de viande gelée, salée, fumée ou conservée : « Un navire en plein chargement, a-t-il été dit au cours de la discussion du 3 février, peut transporter 1800 moutons vivans, 10 000 moutons gelés et davantage. » Encore si nous savions que nous achetons de la viande gelée ! mais en Angleterre, et même en France, assure-t-on, elle est confondue savamment par plus d’un boucher avec la viande fraîche, et j’ai certainement mangé à Londres sans m’en douter plus d’un gigot d’outre-mer simplement naturalisé. Beaucoup de bouchers anglais vendent ouvertement des viandes dégelées ; et la preuve qu’elles ne sont ni d’une qualité ni d’un goût bien inférieur à celles du pays, c’est qu’on les achète couramment et qu’on ne les paie pas beaucoup meilleur marché, le bénéfice restant au boucher.

De la viande passons aux volailles, à tous les produits de la terre, de la ferme : est-on rassuré quand on lit que le Canada, par exemple, vient de créer dans les douze principales villes d’Angleterre des agences pour faciliter la vente directe de ses produits ?…

Que dire des beurres ? la Bretagne, la Hollande, la Normandie ne conserveront pas le secret de les fabriquer mieux que d’autres contrées où le bétail abonde à vil prix ; et la margarine constitue une concurrence de plus !

Tout, jusqu’au lait, devient suspect ! Les Suisses nous ont fait concurrence d’abord, puis l’Amérique a pris le pas, et aujourd’hui qu’apprenons-nous ? Les Japonais fabriquent à leur tour du lait suisse, lait condensé, dont ils commencent à inonder la Chine, les lignes de paquebots, en attendant qu’ils en approvisionnent le monde entier ! Les fromages, cela va sans dire ! Quant aux œufs, c’est plus difficile, mais si la chimie, — autre rivale ! — n’a pas réussi à les fabriquer encore parfaitement, elle les conserve, Dieu sait comment ! Oui, même les œufs viennent de fort loin ! J’en ai fait l’expérience plus d’une fois à mes dépens. Je me souviens d’avoir mangé à Londres, au mois de janvier, un œuf que, par un scrupule de conscience, on avait daté au crayon ; une date seulement : 18 juillet ! mais combien éloquente au mois de janvier ! D’où venait cet œuf ? D’Australie sans doute. Peut-être avait-il fait le tour du monde ?

Le temps est proche, — il est venu pour bien des produits, — où le consommateur européen trouvera son avantage à faire son marché en Amérique ou en Australie plutôt qu’à sa porte. Quel sera le sort alors du producteur, du cultivateur ? Et quel sera le sort de l’ouvrier réduit à chômer ? Le producteur aura du moins quelques réserves, mais l’ouvrier n’en aura pas. Que se passera-t-il ? Voilà le problème. Comme les choses ont marché vite !