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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/658

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infidèle, éveiller les peuples dont elle avait fait nos clients, les éveiller, les mettre en état d’abord de se suffire à eux-mêmes, au lieu de nous acheter nos produits, puis de fabriquer et de vendre à leur tour ces produits à la place des nôtres. Elle a transformé en un mot les consommateurs en vendeurs et nos clients en concurrens. Les Etats-Unis tout d’abord ont donné le premier signal de cette émancipation ; mais leur exemple n’a pas tardé à être suivi à leur détriment comme au nôtre, et c’est dans tous les mondes, dans l’Amérique centrale et méridionale, en Australie, aux Indes, au Japon, que les rivaux surgissent et que nos débouchés se ferment ; dans tous les mondes, à l’exception de l’Afrique, la nouvelle cliente de l’Europe, suprême ressource qui fut négligée si longtemps, non sans motifs, et jusqu’à la dernière extrémité.

Le mal se trahit cependant par des signes nombreux, simultanés, apparens, indiscutables comme l’affaiblissement, la maigreur, la fièvre, et dont l’émunération raisonnée tiendrait ici trop de place : dépopulation, émigration, — double émigration, celle des travailleurs d’abord, celle des capitaux ensuite, et cette dernière émigration qui commence à se dessiner nous atteint deux fois, elle nous affaiblit et elle fortifie nos rivaux, on le verra plus loin ; — abandon des campagnes ; encombrement, mécontentement, licence des villes ; augmentation des charges et diminution des ressources publiques ; avilissement du prix de nos produits agricoles et industriels ; pléthore de fonctionnaires ; chômage, grèves, vagabondage ; agitation socialiste, etc., et ces signes se manifestent dans toute l’Europe occidentale et non pas en France seulement. Certains d’entre eux sont plus inquiétans même, beaucoup plus inquiétans, à mon sens, ailleurs que chez nous ; ailleurs, dans des pays conservateurs, aristocratiques et monarchiques, ce qui ne peut nous consoler, mais ce qui doit nous faire réfléchir, nous rendre plus justes et plus sages. Combien d’entre nous en effet se laissent envahir, accabler par le découragement ! Combien encore vont jusqu’à se bercer imprudemment de l’espoir absurde et malsain d’une révolution qui nous guérisse ou d’une dictature qui rétablisse chez nous une santé parfaite…, la santé qui n’existe plus non seulement dans la vieille Europe, mais même aux Etats-Unis, pays jeune pourtant, mais atteint déjà comme nous, plus que nous, car là, la crise qui nous menace se compliquera d’une rivalité de deux races, les blancs et les noirs, les noirs chaque jour plus nombreux.

Les causes du mal sont au-dessus de nos préoccupations habituelles et c’est pourquoi elles nous échappent : nous nous querellons sous les nuages qui s’amoncellent et nos propres clameurs