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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/657

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Le péril prochain – L’Europe et ses rivaux


L’Europe est atteinte d’un mal qu’elle soupçonne à peine ou plutôt qu’elle ne veut pas voir, de peur d’en être trop effrayée ; elle en souffre au point qu’il commence à arrêter sa marche ; mais, loin d’en rechercher la cause, elle n’en aperçoit que les symptômes qu’elle prend pour le mal lui-même, et dans son impatience d’un soulagement, elle s’imagine comme tous les malades qu’elle serait guérie si ces symptômes disparaissaient… Et naturellement le mal suit son cours à la faveur de cette ignorance ; il suit son cours en s’aggravant, avec quelle rapidité !

Quel est ce mal ? N’est-ce pas la vieillesse tout simplement ? Non, ce n’est pas la vieillesse seulement ; c’est la fatigue, le résultat du surmenage d’abord et de la concurrence ensuite. L’Europe a trop vécu depuis cinquante ans. Elle a développé sa production outre mesure, sacrifié son agriculture à son industrie, donné à son activité un tel essor qu’elle s’est mise sur le pied d’approvisionner de ses marchandises le monde entier. Elle a inventé la vapeur, supprimé les distances et s’est imaginée qu’elle serait seule à bénéficier de ces progrès qui l’ont grisée. Elle s’est entraînée, outillée en conséquence ; elle a monté ses ateliers, ses usines, ses administrations sur le pied que l’on sait ; elle a assumé des charges énormes, développé non seulement ses dépenses militaires, mais ses besoins de luxe, de jouissance ; elle a exalté, propagé le culte de la richesse ; elle s’est endettée. Puis, cela fait, ces engagemens une fois pris, ces habitudes et ces désirs une fois dans son sang, quand sa soif est devenue ardente, impérieuse, les sources qui devaient la désaltérer se tarissent ; elle s’aperçoit que les produits de ses machines n’ont pas été seuls à franchir les mers, que la machine elle-même a pris son vol et s’en est allée,