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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/586

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Hier, après avoir dîné chez un collègue, je suis allé avec lui au Pré-Catelan ; nous y avons trouvé le directeur de l’établissement, qui nous a conduits dans les coulisses, ou plutôt dans les allées d’un jardin où il y avait quarante danseuses espagnoles arrivées de la veille. J’ai causé avec ces demoiselles et j’ai admiré ce petit trait d’orgueil national. Je leur ai demandé si elles étaient Andalouses ; elles m’ont dit qu’elles étaient de Valence, et elles mentaient, car elles parlaient très bon castillan entre elles ; et ma principale interlocutrice s’appelait Agueda, nom qui ne se trouve pas hors de la Vieille-Castille. Savez-vous pourquoi elles se disaient de Valence ? C’est que Valence, pour un Castillan, ce n’est pas l’Espagne, et qu’elles avaient honte de leur métier et qu’elles ne voulaient pas qu’un étranger crût que des Castillanes de sang bleu fissent métier de danser en public. Le jour de la fête de sainte Agueda, il y a une cérémonie très extraordinaire dans un certain village de la Vieille-Castille qui porte son nom. L’alcade, le notaire, l’alguazil, etc., se démettent de leurs fonctions, où ils sont remplacés par des femmes. Je n’ai jamais pu me procurer la légende de sainte Agueda, qui, je le suppose, a été une maîtresse femme en son temps. L’Agueda non sainte m’a demandé si j’avais vu Valence ; je lui ai dit que j’y avais été dans ma jeunesse, à quoi elle a répondu : « Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? » et j’ai eu la franchise de traduire la réponse à mes amis. Toutes ces femmes avaient des pieds extraordinaires de petitesse. Elles avaient un cortège de mères ayant l’air de revenir du sabbat. Voyez à quoi sert de défendre la traite des noirs. La plus vieille de ces danseuses n’a pas dix ans. Maintenant l’idée générale en Espagne chez les filles qui se trouvent jolies, c’est qu’elles feront fortune à Paris. Vous ai-je conté l’histoire de Mlle B…, de Grenade ? On annonce dans la loge de son père, à Grenade, que Mlle de M… épousait l’empereur. Elle s’écrie : « Qu’on me mène à Paris ! Ici, il n’y a pas d’avenir pour une jeune personne. »

Je n’irai pas tout de suite en Espagne, mais à la fin de septembre pour profiter des derniers beaux jours. Je tacherai de revenir au commencement de décembre. Je dis, je tâcherai, parce qu’on ne quitte pas Madrid comme on veut. Je tâcherai de vous rapporter une aquarelle d’après un tableau de Velasquez ou de Murillo, et si je vais à Tolède, je m’y procurerai quelque belle image de la Vierge de la cathédrale. Elle a une parure en émail blanc et or que Charles-Quint lui a donnée : c’est ce que j’ai vu de plus charmant comme travail d’orfèvrerie.

Je vais, en attendant le mois de septembre, faire une visite à Trouville et peut-être une autre en Ecosse ; mais le Nord, que vous vous représentez si poétiquement, ne me sourit guère. Les