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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/579

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déterminée pourtant à se défendre jusqu’au bout. Je plaçai à quelque distance une coquille vide. Aussitôt Bernard s’en approcha, en fit le tour, étendit ses deux bras pour mesurer l’ouverture, puis leva en l’air un seul bras, évidemment pour apprécier la hauteur de la maison. Il parut méditer pendant une minute. Son calcul de tête terminé, il plongea un bras dans la coquille pour s’assurer qu’elle était vide, puis faisant une cabriole il se lança la tête en bas et la queue en l’air de façon à retomber dans la coquille où il s’engaina comme un sabre dans son fourreau. Un moment après il se promenait fièrement dans le plat, traînant sa nouvelle coquille, avec l’aplomb et l’assurance d’un homme qui a un habit neuf. J’ai tellement admiré ce petit mathématicien que je l’ai reporté le lendemain à son rocher. Voilà, madame, mon histoire. J’aurais encore à vous conter celle d’une mante, mantis religiosa — qu’on appelle ici Prega Diou, prie-Dieu — que j’ai transportée de Nice à Paris et de Paris à Cannes, mais elle est morte hier. C’était une étrange bête dont je vous ferai le portrait de grandeur naturelle. Elle marche debout sur quatre pattes, ses deux pinces rapprochées sous le menton. C’est pour cela qu’on l’appelle en patois prie-Dieu. Elle mangeait ses trois mouches par jour, mais à Paris elle avait jeûné pendant deux mois. Ses serres et son bec vus à la loupe étaient des armes terribles.

Adieu, madame, vous voyez que j’admire la création dans les petites merveilles, non moins merveilles que les grandes. Je pense être à Paris vers la fin du mois. Je crains tellement le mauvais temps que je manque à tous mes devoirs politiques pour me soigner. Adieu, madame. Veuillez agréer l’expression de tous mes vœux pour votre bonheur et mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 17 mars 1859.

Madame,

Me voici enfin à Paris. J’ai tardé tant que j’ai pu, j’ai lanterné de mon mieux sur la route, à Aix, à Avignon et ailleurs. Je suis parvenu à éviter les mascarades, mais non les dîners et les soirées. Décidément, il faut vivre à la campagne. Il me semble que vous m’avez fait un portrait bien ressemblant de M. d’E… Il est ce qu’on appelle en anglais very gumptious. Autrefois cela me mettait en fureur et je me mettais en quatre pour détromper les gens sur la bonne opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes. A présent, je suis très tolérant. Cela ne me fait pas souffrir le moins du monde. Quelquefois même cela m’amuse, et d’ailleurs je tâche d’apprendre quelque chose de ceux qui savent tout. J’ai appris