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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/577

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Cannes, 5 février 1859.

Madame,

Je vous remercie beaucoup de votre aimable lettre, et je suis très fier que vous m’ayez gardé pour la fin, car je vois que je tiens par-là une place honorable parmi vos correspondans. J’avais eu déjà de vos nouvelles par mon voisin M. d’E…, qui m’a dit qu’une lettre de vous à lui ou à sa femme « était pleine de questions sur mon compte ». Je crois lui avoir dit à cette occasion que la dernière fois que j’avais eu l’honneur de vous voir, c’était dans une malencontreuse visite au musée Pourtalès, et que je me proposais de vous écrire prochainement. Ai-je eu tort ? Si oui, je vous en demande pardon, et ne le ferai plus. Bien que très proches voisins, je vois très peu M. d’E… et encore moins sa femme. Mais je passe mon temps à courir par monts et par vaux, et le soir je suis trop fatigué pour m’habiller et faire des visites comme à Paris. Je ne comprends rien du tout à M. d’E… Il m’a paru instruit et particulièrement fort en conchyliologie, et l’autre jour il m’a dit une telle énormité en matière de homards que je le soupçonne de ne pas observer par lui-même les curieuses choses de ce monde. Si j’ai du papier de reste je vous conterai une expérience que j’ai faite sur un Bernard-l’Ermite, mais d’abord je veux répondre à plusieurs articles de votre lettre. Je n’ai pas vu M. de C… Je ne connais absolument ici que les personnes que j’ai rencontrées chez lord Brougham, c’est-à-dire M. de Bunsen et quelques Anglais. Mon nid, qui m’a bien fait rire, est un appartement meublé où je demeure avec deux Anglaises d’un âge très canonique, vieilles amies qui me soignent merveilleusement. J’ai devant ma fenêtre la mer qui, la semaine passée, m’empêchait de dormir, contre l’usage de la Méditerranée et du golfe de Cannes, qui est la douceur même. Mais, madame, comme disait mon patron de barque qui me mène quelquefois à l’île Saint-Honorat, « il ventait la peau du diable. » Ce n’était pourtant qu’un libeccio. Ici nous sommes à peu près protégés contre le mistral. A droite, j’ai les montagnes de l’Esterel, qui, après celles de l’Attique, ont les formes les plus élégantes que j’aie vues. Le soleil entre dans ma chambre de très bonne heure et ne la quitte que pour se coucher. Ce serait un pays de cocagne que Cannes si la cuisine n’y faisait pas défaut. Cet art est très peu avancé, et bien que je ne sois pas difficile, je ne mange guère. Il est vrai que cet air de montagnes nourrit et donne des forces. J’ai de petits spasmes de temps en temps, moins forts qu’à Paris. C’est peu qu’une vieille machine ne soit pas plus détraquée.

Comment pouvez-vous croire un instant, madame, que je n’aie