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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/573

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assez. Le ciel est gris, l’air froid. Je me repens d’être revenu sitôt. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


1858.

Madame,

Je ferai de mon mieux pour les géraniums, mais je ne réponds de rien.

Comme vous avez deviné la marquise de Brinvilliers entre tant de portraits, je suis sûr que vous devinerez ce que veut dire ce sujet, mais d’abord voici la tradition. On dit que le château est celui de Rimini, et que l’écusson aux pieds du monsieur en bas rouges est d’un Malatesta. En effet dans l’original (qui a souffert), on distingue à peu près une tête, ou plutôt une ombre de tête, comme on dit dans la langue du blason. C’est peut-être d’un des Malatesta. La tête de mort du pèlerin est un autre Malatesta. Le costume du pèlerin m’est inconnu. Les clefs en sautoir et la croix rouge désignent peut-être un ordre religieux. Dans les tableaux du Giorgion, les petits détails ont souvent un sens. Ainsi il y a un arbre desséché, un lièvre, deux chiens qui se battent, un berger… tout cela me passe, aussi bien que la chasseresse eu bas noirs et son compagnon. La devise latine sur le bassin est : Stultum est in illo statu vivere in quo non audet mori. « Il est insensé de vivre dans un état où on n’ose mourir. » Le latin est assez mauvais, mais le sens de la légende est moral et assez-bon. Bien que Giorgion fût à ce qu’on dit un grand vaurien, il avait parfois de bons momens. Enfin, madame, voilà mon essai de peinture cirée que je vous offre tel quel. Grâce à la cire, cela pourra allumer votre feu, lorsque vous vous en ennuierez.

Je devais partir jeudi ; le ministre de l’Instruction publique a voulu conférer avec la commission de la bibliothèque samedi, et il m’a fallu rester. Je devais partir dimanche ; mais Sa Majesté éprouve le besoin de dîner avec moi lundi. Je ne partirai donc que mardi s’il n’arrive pas de nouvelle anicroche. Avez-vous jeté les yeux sur ma mythologie ? Il me semble que vous êtes un peu faible sur cet article. Vous ai-je montré au musée des antiques Jason avalé par le dragon de Colchide ? C’est un renseignement nouveau et des plus curieux à ajouter à la masse des mythes où le héros succombe, et c’est la même idée que celle de l’arbre de la science dans la Genèse. Le marquis de Mascarille voulait mettre en madrigaux toute l’histoire romaine, les Grecs ont mis en contes de Ma mère l’Oie toutes les idées philosophiques.