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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/543

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pas encore au bout de ses surprises. Ferrare passait alors pour le poste avancé et la place forte de la France dans la péninsule, et son duc, le vaillant et cruel Alphonse d’Esté, a toujours été l’homme lige de Louis XII, son allié le plus constant et le plus dévoué. Il avait accédé à la ligue dès l’origine et continuait de combattre pour elle contre les Vénitiens. Sa femme, la fameuse et trop calomniée Lucrèce Borgia, charmait les guerriers gaulois par ses grâces et ses « vertus » ; elle était proclamée « la perle du monde » par Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. « J’ose bien dire, écrit le Loyal Serviteur, que de son temps, ni beaucoup avant, il ne s’est point trouvé de plus triomphante princesse, car elle étoit belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens… » Mais voici qu’un jour le pape s’avise de sommer brusquement le duc Alphonse, « comme vassal du Saint-Siège », d’avoir à cesser toute hostilité contre la Signorie sous les peines canoniques les plus sévères ; et il finit par exécuter la menace, en lançant contre lui (9 août 1510) une excommunication furibonde qui le déclarait dépouillé de ses États, de ses titres, honneurs et droits, et prononçait la réunion de Ferrare et de son territoire au patrimoine de l’Eglise. L’excommunication s’étendait à tous les partisans du duc, et touchait ainsi de très près le roi très chrétien lui-même. C’en était trop, et Louis XII n’eut plus de ménagemens pour le prêtre ingrat et félon, « fils de paysans qu’on devrait mener à coups de bâton ». Il convoqua à Tours (15 septembre 1510) « les évêques, prélats, docteurs et autres gens de bonnes lettres du royaume » ; et ce synode déclara que le roi pouvait en sûreté de conscience « guerroyer le Saint-Père pour sa défense et celle de ses alliés. » Il fut même parlé de convoquer un concile général « pour réformer l’Eglise dans son chef et dans ses membres. »

Le Rovere ne s’émut pas trop des armes spirituelles qu’on forgeait contre lui en Touraine, et continua de faire avancer ses troupes dans le duché de Ferrare. Il avait résolument pris son parti ; il voulait en finir avec ces étrangers, Français ou Allemands (il n’osait pas ajouter Espagnols), qui depuis tantôt vingt ans, ravageaient la malheureuse péninsule : fuori i barbari ! devint désormais son grand cri de guerre… Le cri fit tressaillir plus d’un cœur italien, et les humanistes surtout acclamèrent avec enthousiasme le second Jules et son courageux aléa jacta. Le jeu ne laissait pas cependant d’être des plus périlleux, et les gens froids, les gens rompus et corrompus aux affaires, hochaient gravement la tête. « Je ne comprends pas ce pape, écrivait Francesco Vettori à Machiavel le 3 août 1510, comment est-il possible qu’il veuille faire la guerre à la France, lui seul avec les