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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/500

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dirons-nous avec calme, mais non sans reproches, comment celui qui se dit historien a-t-il la singularité de raconter, en haine de ses adversaires, des faits qu’il prouve lui-même être de pure invention, qui conséquemment ne peuvent retomber que sur les auteurs de l’invention ? Comment le stoïcien Carnot, amant de la vérité, a-t-il pu lui manquer aussi complètement, en proclamant qu’il la rétablissait ? O irritabilité même de l’honnête homme ! elle le porte à s’ignorer et à paraître ignorer les choses mêmes qu’il avance contre les autres, et qui se trouvent revenir contre lui-même par la seule lecture de ses assertions.

Quant à moi, qui crois, selon mes opinions et la nécessité de l’époque, n’avoir pu échapper au douloureux devoir de combattre et même de terrasser des adversaires que je pouvais estimer au fond, et que j’avais le désir d’aimer, tels que Carnot, je puis jurer que tout mon vœu et même mon effort n’ont pas été, dans le moment même de la plus grande exaspération, nu delà de nous débarrasser de la résistance qui entravait la marche du gouvernement et fomentait le ralliement de ses ennemis ; que nos adversaires eussent été, le 18 Fructidor, mis hors d’état de nuire par la destitution forcée ou par leur retraite volontaire des affaires, le but, selon moi, était atteint et complet.

Danton n’en avait pas eu d’autre lors des combats de la Montagne avec la Gironde, lorsqu’il ne soutint pas seulement, mais qu’il provoqua même l’élimination des Girondins hors de la Convention nationale ; mais il arriva ce qui surgit trop souvent dans les combats passionnés des révolutions, c’est que les vainqueurs ne sont pas eux-mêmes les maîtres du mouvement qu’ils ont lancé : ils le voient dépasser toutes les limites qu’ils croyaient avoir pu lui assigner ; ils voient ces mouvemens, pour ainsi dire, sauter par-dessus leurs têtes, et finir par abattre la leur, en ayant commencé par abattre celle des autres.

Danton, qui avait très franchement demandé l’élimination des Girondins pour que l’action du gouvernement, qui avait à repousser l’ennemi extérieur, ne fût pas entravée, n’avait point eu l’idée qu’il fût possible qu’aucune conséquence de la journée du 31 Mai allât au-delà de l’élimination. J’ai entendu raconter son désappointement et même sa douleur profonde lorsqu’il fut décidé que les vingt-deux Girondins appartenaient au Tribunal révolutionnaire, c’est-à-dire à l’échafaud.

Je retrouve cette manière de sentir et de juger dans la mienne même, pour ce qui est de mon fait dans la journée du 18 Fructidor. J’ai le droit de répéter que mon impression ne fut pas plus heureuse que ne l’a été celle de Danton après le 31 Mai, lorsque je vis le 18 Fructidor non seulement sanctionné, mais exagéré