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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/48

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forçaient les Européens à agrandir inutilement leurs escarcelles. Quant à l’Asie, sauf un petit coin, ce n’était jusqu’à nos jours qu’une légende, et l’Afrique signifiait seulement une grande tache dans les atlas.

Grâce à la locomotion, les humains d’aujourd’hui, qui ne sauraient allonger leur vie, peuvent l’élargir. S’il est vrai que parler plusieurs langues c’est posséder plusieurs âmes, ces êtres que nous sommes, logés en un certain corps, dotés de facultés intellectuelles et de capacités sensationnelles très restreintes, voire lorsqu’elles sont le plus développées ; ces êtres auxquels le hasard assigne dans le milieu social une place déterminée, avec la chance, pour les ambitieux, d’améliorer cette place, et la certitude pour tous de l’occuper à peine durant quelque bout de siècle ; ces êtres qui, lorsqu’ils explorent leur intérieur, se trouvent fort monotones, éprouvent cependant une difficulté infinie à sortir d’eux-mêmes pour comprendre plus de choses. La mécanique des communications les y aidera désormais. Elle facilite l’expansion mutuelle des créatures, dans le domaine moral comme dans le matériel. Que l’homme transporte ou sa personne ou ses marchandises, il s’établira forcément une intimité extracontinentale où l’on mettra en commun des idées et des grains, des matériaux pour s’habiller et pour réfléchir, de quoi adoucir à la fois et ennoblir la vie.


I

Les paquebots actuels contribuent à la nouvelle « confusion des langues », ordonnée, méthodique. Toute contraire à l’ancienne, que la Bible nous présente comme l’origine de la dispersion des peuples, celle-ci est le résultat du rapprochement des nations, dont les idiomes, sans se pénétrer, se mêlent ou du moins se rassemblent comme les rayons d’un astre unique. « L’on ne saurait charger l’enfance de trop de langues et mettre toute son application à l’en instruire… elles sont utiles à toutes les conditions des hommes. » C’est La Bruyère qui écrit cela. Le conseil dut paraître singulier à la France de Louis XIV, aux yeux de qui les étrangers, à moins d’avoir avec elle des frontières mitoyennes, étaient un peu des barbares. Pour les Parisiens de 1645, ce fut un spectacle curieux que d’aller « voir manger les Polonais », comme ceux de maintenant iraient voir les Dahoméens ; et Tallemant observe que ces seigneurs de Pologne, venus ici en ambassade, « mangeaient le plus salement du monde ».

Un nommé Melson, alors « secrétaire-interprète du roi pour