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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/457

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travers combien d’hésitations, de délais et de scrupules s’est accomplie cette union de la France et de l’Autriche qu’on représentait comme improvisée dans une heure de surprise par des passions féminines. Les alliances politiques n’ont qu’un temps : fondées sur la communauté des intérêts, elles se dissolvent naturellement quand les circonstances qui les avaient fait naître se trouvent modifiées. La politique de Richelieu avait atteint son but ; elle n’avait donc plus de raison d’être, et c’était lui rendre hommage que de l’abandonner. Dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, ce n’est plus la domination autrichienne qui crée un danger pour la France ; mais la naissance et le développement de la monarchie prussienne est pareillement pour la France et pour l’Autriche une menace qui doit avoir pour effet de réunir, en prévision de difficultés nouvelles, les deux rivales d’hier. Cette union, que Voltaire qualifie de monstrueuse, était rendue nécessaire par suite de l’altération survenue dans les conditions d’équilibre de la société européenne. Aussi bien Frédéric fut le premier à s’en rendre compte, et il prit les devans en se rapprochant de l’Angleterre. Certes la guerre que la France a soutenue avec l’Autriche contre l’Angleterre et la Prusse a été très malheureuse ; du moins notre diplomatie n’a-t-elle pas été en faute quand elle s’est refusée à laisser la France isolée en face d’une coalition européenne. Telle est la conclusion qui se dégage du livre et qui est désormais un point acquis à l’histoire.

Le trait dominant de l’histoire diplomatique est que les causes individuelles y ont plus de part et y jouent un plus grand rôle que partout ailleurs. Quand il trace le tableau des mœurs, l’historien y constate les effets de certaines influences générales qui se font pareillement sentir à tous. Quand il étudie le progrès des institutions sociales, il suit la marche de certaines idées qui font nécessairement leur chemin et développent leur principe intérieur. Dans l’un et l’autre cas, il s’occupe de collectivités et n’a pas à tenir compte des traits particuliers qui se fondent dans l’ensemble. C’est le domaine de l’impersonnalité et celui pareillement de la nécessité. Dans les guerres elles-mêmes on tend à restreindre de plus en plus la part qui revient à l’initiative des chefs et à augmenter d’autant celle qui revient au hasard, aux forces obscures qu’il est également impossible de discerner et de diriger ; d’après les théories les plus récentes, le Dieu des batailles ne serait que l’antique Fatalité. M. le duc de Broglie se range-t-il à ces théories ? On peut au moins en douter quand on a lu les remarquables récits militaires qui ont trouvé place dans ses livres. Mais quand même on arriverait à bannir de toutes les autres parties de l’histoire l’initiative personnelle, il resterait que c’est d’elle que dépend presque entièrement la fortune des négociations. Les intérêts changent, mais il y a quelque chose qui ne change pas,