Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/453

Cette page n’a pas encore été corrigée


fit pour lequel, en dépit des apparences, il se pourrait que l’humanité fût destinée à vivre en tous les temps. Nous entrons dans le conseil à l’heure des délibérations secrètes. Nous pénétrons dans la pensée de ceux dont la volonté ou le caprice engage l’avenir de tout un peuple. Nous assistons aux jeux de l’ambition, de la passion, de la vanité. Et après que nous nous sommes laissé conduire à travers toutes sortes de détours, guider parmi la minutie des détails, il se trouve que nous avons de l’ensemble l’impression la plus nette. Les faits nous apparaissent dans leur juste perspective, avec leur valeur et leur portée politique et aussi la signification morale qui s’en dégage. Il nous faut convenir que sagesse, hardiesse, fermeté du caractère sont pour déterminer la marche des affaires d’importans facteurs, et cependant que la sagesse est déjouée, que la hardiesse échoue, que la fermeté d’âme se heurte à des obstacles plus puissans qu’elle, et que le monde obéit à une force mystérieuse, celle même que les croyans appellent du nom de Providence. Par quel travail de recherche et de réflexion a d’ailleurs passé l’écrivain ? Il n’est rien qui nous le révèle ou qui nous le donne même à soupçonner. A-t-il fallu remuer la poussière de beaucoup de documens ? Un point particulier, et qui semble insignifiant, a-t-il coûté, pour être éclairci, de laborieux efforts ? A-t-il fallu prendre le contre-pied de l’opinion courante, et partir de très loin pour aboutir à des conclusions qui semblent s’être présentées d’elles-mêmes avec la facilité de l’évidence ? On a soin de ne nous en rien dire. Peu à peu nous en venons à oublier ce travail préparatoire qu’on nous dérobe avec un goût supérieur. Ces livres sur la politique du siècle dernier nous font l’effet de souvenirs écrits au fil de la plume par un témoin des événemens et un confident des principaux acteurs. Cela même les distingue de tant d’autres ouvrages historiques, dont on ne saurait sans doute contester le mérite, mais où la solidité s’achète au prix de la lourdeur, et dont les auteurs mettent leur coquetterie à manquer d’agrément. Dans ces travaux estimables et rebutans, l’appareil critique, l’échafaudage érudit, l’amoncellement des références, la maçonnerie des assises et des substructions, sont des remparts qui les protègent contre)notre curiosité et qui en réservent l’accès aux seuls spécialistes. M. le duc de Broglie ne croit pas que l’histoire ne doive s’écrire que pour les historiens. C’est de quoi les lettrés lui sont d’abord reconnaissans.

Il s’est lui-même, à l’occasion, expliqué très nettement sur ce point. Il est d’avis que l’érudition peut bien être la base de l’histoire, elle n’est pas l’histoire même. Et il s’est élevé contre la manie de ceux qui, au lieu de laisser l’érudition à sa place en la faisant servir à l’histoire, ont, par un dédain des qualités littéraires trop facile à expliquer, sacrifié l’histoire elle-même à l’érudition. On les voit, dit-il, « s’effacer avec une abnégation exagérée derrière les documens qu’ils publient,