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lorsque l’avocat se levé pour prendre la parole, un immense effort, on le sait déjà, a été fait contre l’accusé, et à cet effort a parfois concouru, avec celui qui accuse, celui-là même qui devra juger.

L’avocat, il est vrai, a pu intervenir, et entrer dans la lutte avant la plaidoirie. Même il a eu grand tort s’il ne l’a point fait, car pour lui, comme pour l’avocat général, le vrai moment du combat est à l’heure des témoignages plutôt qu’à l’heure du discours d’apparat. C’est au moment où la preuve est produite que l’objection doit se dresser.

Lachaud, qui fut un homme de l’esprit le plus fin en même temps qu’un grand orateur, savait cela mieux que personne. Il prenait au débat la part la plus active, questionnant les témoins, luttant avec l’expert, déployant dans cette escrime les ressources de l’esprit le plus ingénieux, et finissant par tout diriger… jusqu’à l’acquittement inclus. Il connaissait mille ruses pour parvenir au moment de l’enquête à conquérir la sympathie des jurés, pour rompre au bon moment leur attention précaire ! Puis, s’était-il mal engagé, comme cela peut arriver au tacticien le plus habile ? un témoin faisait-il à une de ses questions une réponse écrasante ? Lachaud, qu’on regardait, prenait l’air radieux, cet air content et ingénu de l’homme simple et bon qui a obtenu ce qu’il désire… et l’effet était dissipé.

Nous comptons fermement que ces belles manœuvres de notre suranné combat judiciaire feront, quelque jour, place à des recherches moins fantaisistes, à des analyses sincères, mais ce jour-là plus que jamais c’est à l’heure de l’enquête orale que chacun devra faire un effort décisif. Voilà les preuves, c’est-à-dire les témoignages ; s’il y a des doutes scientifiques, voilà l’expert, voilà la pièce à conviction. C’est bien à ce moment, par d’utiles remarques et d’utiles questions que tout peut s’éclaircir. Le ton est naturel et chaque voix est calme ; le président, bien loin d’instruire à charge, s’applique à faire ressortir les argumens sérieux et les objections de chacun, il fait préciser l’expertise. C’est ce colloque utile et grave qui est destiné selon nous à devenir la partie la plus importante du débat judiciaire, à refouler tous ces mots inutiles de la fausse éloquence, du discours apprêté.

En attendant, à l’audience où nous sommes, l’avocat est debout, il a pris la parole.

Tandis qu’il plaide, le juge a le devoir de protéger la liberté de sa parole, et en cette matière il est juste de dire « qu’il faut en quelque sorte excuser jusqu’à l’abus du droit pour ne pas paraître l’opprimer. »