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Et pas plus qu’autrefois ce combat n’est égal. Voici qu’un adversaire a du talent et que l’autre en manque ! C’est alors tout comme jadis quand un vilain appelait un gentilhomme au duel de justice : le seigneur combattait achevai, couvert de son armure, le vilain à pied, armé d’un bâton. Et comment le haut et puissant seigneur de l’éloquence ne triompherait-il pas devant les jurés ?

En vain irait-on jusqu’à répéter à ceux-ci les recommandations pressantes et peu courtoises que sir Richard Phillips adressait aux jurés londoniens : « Les jurés, disait-il, ne doivent pas se laisser séduire par l’éloquence et l’art oratoire des défenseurs… ils auront soin de se prémunir contre les préjugés et la perversité des juges et des avocats. »

Mais combien de temps ces jurés, dont l’attention est déjà fatiguée, surmenée par un long débat, pourront-ils résister aux artifices de l’éloquence ? Comment déjoueront-ils les « finesses, cavillations et détours » par lesquels on va essayer d’atténuer la vérité ? Comment reconnaîtront-ils ces tout petits mensonges dont Cicéron conseillait d’arroser les faits de la cause : causam mendaciuncalis adsperyere ? Que deviendront-ils surtout, si un orateur puissant retrouve le secret de ces péroraisons de Lachaud que Gambetta a su décrire dans une phrase si caractéristique : « Il ressaisit, dans une brassée herculéenne, tous les élémens de l’accusation, il les broie, il les mélange, il les choque, il les heurte, il les brise, et les pousse d’un coup d’éloquence dans le rêve et dans la fumée ! »

Pauvres jurés ! ils sont, eux aussi, dans la fumée et dans le rêve, et le talent des orateurs est leur bien cruel ennemi. Il faut songer cependant, quand on serait tenté de critiquer trop amèrement ce duel peu rationnel, au progrès immense que représente, malgré tout, ce système, si on le compare au temps si voisin où l’accusé n’avait point de défenseur, où la justice criminelle était rendue en secret. Il faut songer aussi que l’ère du débat scientifique, tel que Ferri a tenté de le peindre dans ses Nuovi orizzonti, est encore dans les brumes de l’avenir le plus lointain. Voici le tableau de cette audience idéale.

Lors du jugement rationnel :

« Plus de rivalités à qui sera le plus rusé, plus de logomachie, plus de jugemens arrachés par la force des affections, au lieu d’être déterminés par un raisonnement droit et calme ; plus de ces artifices de procédure qui font dépendre la déclaration d’innocence de l’habileté d’un avocassier… et qui diminuent la confiance du peuple dans l’administration judiciaire… ; mais