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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/39

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Je vous écris à la hâte, pressé par l’heure, et je ne vois plus ce que j’écris. J’aurai l’honneur de répondre plus longuement à votre excellente lettre. J’ai écrit à Marseille pour avoir vos lettres. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 6 mars 1857.

Madame,

On voit bien que vous avez regardé mes dessins sans lumière et à la chute du jour. Ils gagnent beaucoup à l’obscurité, et c’est là leur véritable place. Je ne vous ai envoyé le n° 1 que pour que vous vissiez tout le bistre que j’ai usé à votre intention. C’est la première fois que j’ai essayé de faire en gros, ce qui est un grand repos pour mos yeux. Je suis charmé que le chapelet vous plaise. Mais qu’est-ce que ce morceau de nacre ?

J’ai vu dans les journaux la mort de Mme de la Rochejaquelein, et je suis si ignorant du monde que je ne croyais pas qu’il s’agît de l’auteur des Mémoires. Je les ai relus tout récemment avec le même plaisir et plus qu’autrefois. La première fois, elle me fit perdre mes préjugés bleus, ce qui à cette époque n’était pas chose facile. J’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt les principaux lieux illustrés par la guerre civile. Les gens de ce pays m’ont plu, bien qu’ils soient fort changés. C’est dommage que les femmes ne se débarbouillent guère plus qu’autrefois et que les hommes aiment tant à boire. Après tout, ce sont de bonnes gens, et qui sont Français en tout, dans le bon sens de ce mot. Vous auriez à écrire aussi sur ce pays, madame, et j’ajouterai que c’est un devoir. Lorsqu’on a vu et fait des choses extraordinaires, on en doit compte à la postérité, sinon à ses contemporains.

Je n’ai pas besoin de vous dire, madame, que je suis tout à vos ordres, pourvu qu’il ne s’agisse pas de choses trop difficiles, j’entends de celles qui dépassent mon intelligence dont le niveau est fort abaissé.

A propos de Mémoires et de Vendée, je suis occupé par le moyen de M. Ch… à extirper un manuscrit curieux à une demoiselle américaine qui a traduit en anglais des mémoires très intéressans sur les dragonnades. Ils ont été écrits par un ministre protestant de la Saintonge, nommé Jacques Fontaine, lequel avait reçu de la nature la bosse de la combativité. Le contraste entre sa profession et son goût pour les batailles est des plus curieux. Il s’échappa par miracle de France, alla en Angleterre, où