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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/38

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qu’on Angleterre il n’y a guère de famille un peu aristocratique qui n’ait son apparition ? Avez-vous lu une histoire de revenans que j’ai faite et qui s’appelle la Vénus d’Ille ? C’est suivant moi mon chef-d’œuvre.

Mme de C… en jugeait ainsi, et cette conformité de jugement a été, je crois, l’occasion de rapports plus intimes ensemble. Je ne pense jamais à elle sans un vif sentiment de tristesse. Il y avait en elle un cœur et un esprit adorables, eu guerre perpétuelle avec tout le monde, un seul homme peut-être excepté, qui était parfaitement indigne d’elle et que j’ai pris horriblement en grippe après sa mort. Il me semble que, si j’avais été cet homme, elle aurait fait de moi quelque chose. Jeu étais très jaloux.

Si je vous parle des revenans, madame, c’est que j’en rumine une histoire. C’est assez ridicule d’écrire des contes à mon âge, et vous me le faites sentir avec beaucoup de raison ; mais comment faire, quand on a cette démangeaison funeste d’écrire, pour s’en empêcher ? J’ai beaucoup médité, quoiqu’il n’y paraisse guère, les conseils que vous me donnez. Je ne suis plus capable d’un effort d’imagination qui dure. Encore moins d’un ouvrage de raisonnement à éclairer le monde. Peut-être puis-je écrire des pages d’histoire, mais on me reprochera d’être insensible et sceptique parce que je crois que le premier devoir de l’historien c’est d’être froid et juste. Adieu, madame, on vient m’interrompre et je finis ma lettre au moment où je commençais à entrer en matière. Permettez-moi de vous remercier encore de votre bonne lettre. Lorsque vous reviendrez à Paris, le petit Samuel accourra aussitôt vous prier de le mettre dans un coin noir. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


5 mars 1857.

Madame,

C’est la faute de l’encadreur si je ne vous ai pas envoyé tout de suite le Samuel, et c’est la mienne de ne l’avoir pas pignoché plus longtemps. J’étais tenté de le déchirer et d’en recommencer un autre. Quant à la première édition, veuillez la mettre au feu. Je ne vous l’envoie que comme pièce justificative. Veuillez mettre l’encadré dans un coin noir. Voici le chapelet et un morceau de nacre de Jérusalem. J’y joins également une pièce justificative. M. Grasset était consul à Alep, et en passant par Jérusalem, il m’a rapporté cela. J’ai gardé le couteau qui n’a pas été bénit.