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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/362

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VII. — L’IDEE DE COUP D’ETAT MILITAIRE ; LA DICTATURE FATALE ET IMMINENTE

De toutes les classes de la nation, c’est l’armée qui est restée le plus fidèlement attachée à la République. Et c’est l’armée pourtant, chose étrange, qui, sans le savoir ni le vouloir, va la mettre au tombeau. Or une large part de la responsabilité de ce fait pèse sur le gouvernement directorial lui-même. Barras va nous le prouver par de graves et irrécusables témoignages.

Durant les « guerres de la liberté », c’est-à-dire tant que la France révolutionnaire a été menacée dans son existence par la coalition, l’armée est restée étrangère à la politique. Sans doute, les grandes crises telles que la proscription des Girondins, le jugement et la condamnation de Danton, la chute et la mort de Robespierre, franchissaient l’enceinte de la Convention et retentissaient jusque dans les camps. Elles y soulevaient même d’ardens débats : qui donc, parmi les chefs ou les soldats, aurait pu rester, même à distance, spectateur impassible d’un tel drame ? Mais l’intérêt passionné qu’ils portaient aux péripéties de la lutte engagée à Paris entre les partis n’impliquait nullement la tentation, pour les armées de ce temps, d’intervenir dans ces dissensions, d’y jouer un rôle direct, actif. Leur lâche était de défendre la Révolution et la Patrie contre l’ennemi du dehors. Elles la jugeaient suffisante. Elles ne la confondaient nullement avec celle de la Convention et de ses Comités, à qui incombait le soin d’exterminer l’ennemi intérieur, aristocrates, modérantistes, etc. Ces armées de 92, de 93, de 94 étaient, si l’on veut, des armées « citoyennes », puisque la chose publique était l’objet de leur plus ardente sollicitude. Mlles n’étaient point des armées « politiciennes », si l’on peut dire, puisqu’elles restaient strictement confinées dans leur fonction héroïque — de laquelle nul ne songeait d’ailleurs à les détourner.

Avec le Directoire, tout change. Le gouvernement cherche dans l’armée le point d’appui qu’il sent se dérober sous lui dans la nation. Il l’invite à prendre parti en faveur de lui-même contre ses adversaires ; il l’encourage à approuver ses actes, en attendant qu’il la convie à y participer. En un mot, il introduit, — et ce n’est point là le moindre méfait de ce régime, — la politique dans l’armée, sans se douter, tant ses vues sont courtes, qu’il prépare ainsi sa propre ruine, ce qui importe peu, et, ce qui importe beaucoup plus, la ruine de la liberté.

Le pouvoir est à peine depuis quelques mois aux mains du